L’IDENTITÉ GYNILE : TRAITÉ DE PHILOSOPHIE SUR L’IDENTITÉ FÉMININE

CHRONIQUE

Élise Farine,

chroniqueuse ponctuelle

 

8 novembre 2016

Le thème du féminin a suscité de nombreux écrits qui convergent, pour la plupart, vers la systématisation de l'égalité des sexes. Rares sont ceux qui ont eu l'audace d'admettre que les femmes étaient différentes des hommes et ainsi, ne devaient pas être traitées de la même manière par la société. La défense des droits des femmes est tant vulgarisée qu'elle est rapidement taxée de féminisme alors même que ce féminisme ne respecte pas la singularité même de la femme.

 

Le concept de gynilité, néologisme créé par la philosophe québécoise Louky Bersianik, permet de saisir l'existence des différences sexuelles sans pour autant les hiérarchiser. La gynilité permet alors de considérer que la femme n'est ni inférieure ni égale à l'homme, mais qu'elle est tout simplement différente. La gynilité propose que la femme doive pouvoir faire connaître et reconnaître ses différences à travers une identité qui lui est propre.

 

L'implication de la philosophie est ici inéluctable, dans la mesure où l'identité révélant ce que l'être a de plus essentiel en lui, l'éclairage philosophique, est le seul à même de comprendre les enjeux d'une telle notion.

 

S'érigeant contre le principe de l'égalité des sexes lorsqu'il nie les spécificités féminines et favorise le mimétisme du masculin, la gynilité encourage dès lors la reconnaissance de la différence sexuelle.

 

Partie I. La femme comme être gynile

 

Dans son livre L'Euguélionne, Louky Bersianik (1976) appréhende très clairement la question de l'identité féminine. Elle invente un concept, la gynilité. Mais alors qu'il aurait dû retentir comme un coup de tonnerre dans la pensée féministe, ce livre, pourtant sagace, a été vite oublié.

 

Il dépeint l'histoire de l'Euguélionne, une extraterrestre qui arrive sur Terre pour trouver son alter ego masculin, mais qui prend conscience de la suprématie de l'homme, lequel rejette toute altérité. Ce livre imagine une cité idéale au sein de laquelle les individus ne sont pas tous égaux, mais différents et où le patriarcat, qui témoigne d'une véritable emprise sur la femme par l'homme, n'a pas sa place.

 

En effet, le vivre-ensemble ne nécessite pas que le sexe masculin ait un ascendant sur le sexe féminin. Les femmes ne sont pas semblables aux hommes, elles ont leurs propres spécificités en tant que femmes et cela ne nuit pas pour autant à l'harmonie du peuple.

 

Louky Bersianik (1990), dans La main tranchante du symbole, définit la gynilité des femmes comme « leur identité féminine reconnue, leur féminité observée de l'intérieur et non imposée de l'extérieur par les hommes, leur spécificité féminine et humaine sans référence à la masculinité ».

 

L'auteure ne confond pas les genres. Elle ne les distingue pas non plus, car cela reviendrait à les confronter et elle refuse de comparer l'incomparable. La philosophe va plus loin encore que la féminologue Antoinette Fouque, qui considérait l’existence de deux sexes. Louky Bersianik, elle, considère qu'il existe en plus une ontologie de la femme.

 

L'ontologie représente la volonté de rechercher ce qui est naturel, ce qui représente « l'être en tant qu'être » (Lalande, 2010, p.714), ce qui lui est essentiel, et ce, indépendamment de tout empirisme, de toute expérience, c'est-à-dire avant qu'un élément extérieur n'ait influencé cet être dans son caractère ou comportement. Ainsi, l'ontologie rejette le genre et la façon dont ce dernier façonne la femme selon les attentes sociales. Elle fait également place à ce qui est singulier, unique et c'est en cela qu'elle répond à la nécessité de l'identité.

 

L'identité de la femme, intrinsèquement liée à sa nature, doit fuir ce qui relève du généricisme, vision égalitariste des individus qui ne voit pas leurs différences, mais les considère comme un ensemble sans reconnaissance de leurs particularités. Cette vision de l’identité de la femme aliène alors les spécificités de la femme.

 

Cette nécessité de singulariser le sexe féminin trouve son écho dans l'universel-singulier, qui voit les différences, et par-delà celles-ci, rend à la femme ce qui lui appartient : son identité. Selon Sergio Cotta, la considération du sujet femme implique à la fois le respect d’une qualité intrinsèquement particulariste et une conception erga omnes, ce que l’expression universel-singulier comprend. Il s'agit de repenser l'égalité des sexes à travers l'égal dans la différence, et ce de façon universellement ouverte aux différences sexuelles et respectueuse des singularités féminines (Cotta, 1996).

 

L'ontologie féminine, qui est véhiculée par la gynilité, permet de voir la femme de manière substantielle, c'est-à-dire dans le rapport qu'elle entretient avec sa nature et non celui qu'elle entretient avec l'autre. Le « connais-toi toi-même » de Socrate prend ici tout son sens. En effet, l'identité gynile est celle qui, sans rejeter l'autre dans sa différence, écoute d'abord sa propre nature et sa propre intimité avant d’être en relation avec l’autre.

 

Comprendre et revendiquer son identité féminine c'est se connaître avant de pouvoir accéder à la connaissance de l'autre.

 

Pour Hegel, cette prise de conscience de soi doit passer par la relation à l'autre. Le philosophe Daniel Sibony, dans son livre De l'identité à l'existence, l'apport du peuple juif, explique qu'au commencement il y a l'être et que la prise de conscience de sa propre identité permet d'envisager l'existence de l'autre, mais pas comme un ennemi. Pour l'auteur, «l'autre n'est pas hors de nous, il est en nous. Nous sommes pluriels, il faut simplement l'accepter et en tirer parti pour combiner singularité et universalité» (Sibony, 2012). En somme, c'est la conscience de l'existence de sa propre identité qui permet d'exister. Ce n'est donc pas l'environnement social qui permet à une personne de revendiquer son identité, contrairement à ce que les théoriciens du genre avancent en disant que l'être humain est conditionné par son environnement social et qu'il n'est donc pas libre.

 

En évinçant le genre comme outil de compréhension des différences sexuelles, la gynilité se situe au-delà des présupposés biologiques qui pourraient confiner, dans une perception radicale, la femme au rôle de procréatrice. Elle défit l'infériorité de la femme en l'ontologisant. Il ne s'agit pas non plus de considérer la femme à travers le rôle de «mineure», dans une société patriarcale ou défendue par les tenants de l'égalité des sexes, renvoyant, là encore, à la notion de genre, mais de la considérer à travers son identité sexuelle. Le concept de féminitude, qui reprend l'esprit de la gynilité, permet de comprendre que la femme ne tient pas un rôle dans la société, mais qu'elle est dans la société. Il «implique le sentiment d'appartenance au sexe féminin» (Tourné, 2014, 182). Malek Chebel, anthropologue des religions, dans son livre La Féminisation du monde, écrit à ce titre : «La féminitude c'est l'usage délibéré et conscient, et [...] contrôlé de la femme et de sa féminité. La féminitude c'est l'usage transcendé et maîtrisé que fait la femme de sa féminité et de son statut» (Chebel, 1996).

 

L'origine du terme féminitude dénote la volonté de s'affranchir de cette féminité au profit de l'égalité des sexes. En effet, forgé par Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe pour caractériser l'affranchissement des femmes au modèle patriarcal dominant, ce concept, pour elle, péjoratif et significatif de l'infériorité sociale des femmes doit céder sa place à l'égalité des sexes de sorte que les femmes accèdent au même statut que les hommes (de Beauvoir, 2008).

 

En préconisant l'alignement du statut des femmes sur celui des hommes, Simone de Beauvoir nie absolument l'identité de la femme et ne la respecte alors pas dans son être le plus profond, dans son ontologie.

 

La féminologue Benoîte Groult affirme sans détour l'impossible égalité des sexes qui «bute à tout moment sur le roc réel qu'est la gestation». Même si son raisonnement insiste particulièrement sur la procréation féminine, elle rappelle que le rapport à l'autre ne se matérialise pas mieux que grâce à la gestation. Elle seule permet de «donner la vie, créer, accueillir l'autre en soi» (Trécourt, 2009). C'est ce qui rend la femme essentiellement différente de l'homme, donc le traitement qui lui est fait doit être nécessairement différencié, en particulier lorsque la société la soumet à une égalité des sexes qui aliène ses différences.

 

Les défenseurs de l'égalité des sexes doivent prendre conscience que la féminitude est «nécessaire pour mener les combats de l'émancipation» (Tourné, 2014, p.182) et que comme la gynilité, elle permet de faire valoir les différences sexuelles au profit d'une société en adéquation avec les besoins de chaque individu.

 

C'est justement cette différence sexuelle qui doit être conservée pour mettre en place l'unité duale de la femme et de l'homme et, ainsi, empêcher que des inégalités injustes ne s'établissent et, le cas échéant, ne durent. La différence ne signifie pas la subordination d'une personne à une autre.

 

C'est au contraire le refus de la différence des sexes qui est à l'origine des inégalités entre les hommes et les femmes.

 

Idéal à accomplir, la société gynile est celle qui voit les différences féminines sans les faire plier sous le poids de l'égalité des sexes, celle qui comprend que l'autre féminin n'est pas l'autre masculin et que forte de ses spécificités, la femme doit s'accomplir.

 

 

 

Références

 

Bersianik, L. (1976). L'Euguélionne. Ottawa : Éd. La Presse.

 

Bersianik, L. (1990). La main tranchante du symbole. Montréal : Éd. du Remue-ménage.

 

Chebel, M. (1996). La féminisation du monde. Paris : Payot.

 

Cotta, S. (1996). Le droit dans l’existence. Bordeaux : Éd. Bière.

 

De Beauvoir, S. (2008). La femme indépendante. Paris : Folio.

 

Lalande, A. (2010). Vocabulaire technique et critique de la philosophie. Paris : PUF.

 

Sibony, D. (2012). De l'identité à l'existence, l'apport du peuple juin. Paris : Odile Jacob.

 

Tourné, C.-É. (2014). Féminisme, féminité, féminitude. Paris : Éd. L’Harmattan.

 

Trécourt, F. (2009, 24 septembre). Et si on parlait de parité? Philisophie Magazine, n° 33. Récupéré le 27 octobre 2016 de http://www.philomag.com/les-idees/et-si-on-parlait-de-parite-3403.

 

 

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