DANGER : CHANTIER EN CONSTRUCTION

CHRONIQUE

Emmanuelle Gareau

Chroniqueuse permanente

5 décembre 2016

Cours de socio au CÉGEP. Je me rappelle vaguement d’un débat de classe ayant éclaté spontanément sur le sujet de la mutilation génitale chez les jeunes filles. Par là, j’entends les différents « procédés consistant à faire l'ablation de certaines parties de l'appareil génital féminin et à mutiler les organes sexuels des jeunes femmes de façon permanente sans aucune raison médicale » (Commission Ontarienne des Droits de la Personne, 2000). Ceci comprend l’excision partielle ou totale du prépuce du clitoris, du clitoris, des petites lèvres ainsi que l’infibulation ou toute autre pratique comme l’incision, l’étirement, le déversement de matières corrosives ou le perçage du clitoris ou des tissus avoisinants comme l’entrée vaginale ou le vagin lui-même (Organisation des Nations Unies, 1997).

 

Croyez-le ou non, certains étudiants de ma classe étaient pour cette pratique, argumentant qu’il s’agit de respect de la culture, des coutumes et des traditions d’autrui. D’autres évoquaient que la mutilation génitale chez les jeunes filles est un rite de passage extrêmement important pour certains peuples : « c’est comme le bal des finissants de secondaire 5 pour nous. »

 

Pardon, mais si le bal des finissants impliquait qu’une partie de mon corps (une partie assez plaisante en plus) soit enlevée, et que cette opération avait le potentiel d’entraîner des conséquences désastreuses sur le plan physique (Organisation Mondiale de la Santé, 1997) et psychologique (CODP, 2000), j’aurais indubitablement voulu passer mon tour, vous pouvez en être certain.

 

Je me suis consolée en me disant que ce n’était pas la majorité qui s’exprimait en faveur de cette procédure dans ce débat de classe. Je me disais qu’on avait eu affaire à trois ou quatre « chercheux d’attention » qui voulaient montrer qu’ils se démarquaient par leurs opinions hétérodoxes. Et puis, à la suite de récentes actualités, j’ai réalisé que j’étais une belle autruche à vouloir me mettre la tête dans le sable comme cela.

 

Vous avez sans aucun doute vu comme moi les annonces pour le rajeunissement génital pour femme à Sherbrooke et le débat qu’elles ont créé (sinon, informez-vous ici). C’est un phénomène dont j’avais déjà vaguement entendu parler. Dans ma naïveté, je croyais qu’une très petite minorité de femmes décidaient d’avoir recours à ce genre d’intervention. Je pensais que la majorité d’entre elles étaient des stars de la « porno » voulant se conformer à l’idéal du milieu : de belles lèvres roses bien dessinées et épilées sans aucun défaut apparent. Que nenni, il s’agit bel et bien d’une intervention qui se veut de plus en plus populaire et courante (Cihantimur et Herold, 2013; Creighton, 2014), surtout chez les jeunes femmes âgées de 20 à 30 ans (Ashong et Batta, 2013).

 

En voyant ces panneaux publicitaires, je me suis demandé en quoi les différentes interventions chirurgicales à but cosmétique offertes pour la région génitale étaient différentes de la mutilation génitale que subissent les jeunes filles dans certaines parties du monde. Ceci est une interrogation qui a également été soulevée par le Dr. Laberge en entrevue avec Paul Arcand. Plus j’y pense, plus j’ai l’impression que l’on assiste à des phénomènes plus que semblables.

 

L’idéal de la lèvre

 

Pourquoi avons-nous conclu qu’il existait un idéal de lèvres? Sûrement pour la même raison qu’on impose des idéaux et des standards de beauté à chaque partie de notre corps (Ashong et Batta, 2013).

 

Néanmoins, s’il n’y a pas deux nez pareils,

pourquoi y aurait-il deux vulves identiques?

 

Il est vrai que l’industrie de la pornographie habitue ses consommateurs à voir, permettez-moi l’expression, un standard vulvaire assez limité. Ces vulves sont très similaires, souvent roses et glabres avec des grandes lèvres recouvrant complètement les petites (Creighton, 2014; Iglesia, 2014). En réalité, il existe toutefois une très grande variété vulvo-vaginale (pour les visuels, vous pouvez aller consulter l’œuvre de l’artiste Jamie McCartney, «The Great Wall of Vagina»).

 

En revanche, les cliniques faisant la promotion d’interventions chirurgicales pour redonner une apparence plus jeune aux vulves et aux vagins promeuvent implicitement  un standard vulvo-vaginal (McPencow et Guess, 2012). Ces cliniques affirment dans leurs pubs que la chirurgie est une réponse directe aux problèmes sexuels et psychosociaux de leurs clients (Liao, Taghinejadi et Creighton, 2012) alors que cela est loin d’être appuyé par la littérature scientifique actuelle (McPencow et Guess, 2012). Avec toute la pression d’atteindre le standard de la vulve parfaite, celui attisé par la pornographie, mais aussi par notre société en général (Iglesia, 2014), pas étonnant que les jeunes femmes aient de plus en plus l’envie irrépressible d’entreprendre des « rénos » dans leurs culottes.

 

Rénover sa vulve en 5 façons originales

 

Plusieurs interventions existent pour soi-disant vous refaire une beauté vulvo-vaginale. Certains les regroupent à tort sous le terme « rajeunissement génital ». En 2007, les membres du American College of Obstetricians and Gynecologists (ACOG) se sont opposés à ce terme, car il allait à l’encontre de la nomenclature standard des procédures médicales (American College of Obstetricians and Gynecologists, 2007; Rosenbaum, 2007). Le terme préconisé par l’ACOG est «female genital cosmetic surgery» (FGCS) (Goodman, 2009; Mirzabeigi, Jandali, Mettel et Alter, 2011). Ce terme englobe toutes les différentes techniques employées afin de modifier l’apparence physique (forme, longueur, calibre) du vagin ou des organes génitaux externes pour seules fins esthétiques (McPencow et Guess, 2012; Sheldon et Wilkinson, 1998).

 

Ce terme se divise en cinq déclinaisons distinctes (Goodman, Placik, Benson III, Miklos, Moore, Jason, Matlock, Simopoulos, Stern, Stanton, Kolb et Gonzalez, 2010):

 

1) La labiaplastie, consistant à réduire la grandeur des lèvres ou corrigeant certaines « irrégularités » (ex : lèvres asymétriques) (Ashong et Batta, 2013; Goodman, 2009; McPencow et Guess, 2012)

 

2) La vaginoplastie (périnéoplastie), consistant à rendre l’entrée du vagin plus étroite (Gress, 2007).

 

3) Le «clitoral unhooding», soit l’élimination partielle ou complète du capuchon du clitoris (Goodman et al., 2010).

 

4) L’hymenoplastie, consistant à reconstruire l’hymen souvent dans le but d’augmenter les chances de déchirures et de saignements lors d’un futur coït et (Goodman et al., 2009)

 

5) L’amplification du « point G » avec du collagène (Ashong et Batta, 2013; McPencow et Guess, 2012).

 

D’autres procédures sont parfois également incluses dans cet ensemble comme la liposuccion ou les injections de gras dans le mont de Vénus ou dans les grandes lèvres (Ashong et Batta, 2013) ou l’éclaircissement des lèvres par laser (Cihantimur et Herold, 2013).

 

Il est important de noter que toutes les chirurgies dont traite cette chronique sont uniquement d’ordre esthétique et cosmétique (McPencow et Guess, 2012) et non d’ordre fonctionnel. Par exemple, ces chirurgies fonctionnelles pourraient être employées lors d’irrégularités empêchant l’organe de fonctionner normalement (Parmer, 2009).

 

Les chirurgies dites esthétiques, mais correspondant à un traitement, qui peuvent par exemple être employées lors de l’agénésie vaginale, ne sont pas incluses dans les FGCS en tant que tel. Celles servant à une reconstruction, à la suite à un cancer, d’un trauma ou d’un prolapsus des organes pelviens par exemple, ne sont pas considérées comme des FGCS (ACOG, 2007; McPencow et Guess, 2012).

 

Je tiens également à préciser que j’exclus aussi les FGCS fonctionnelles (Goodman, 2009; Parmer, 2009), telles que la labiaplastie, pour résoudre un inconfort marqué et incapacitant.

 

Prochaine étape : deux paires de lèvres pour le prix d’une!

 

Depuis une vingtaine d’années, le recours aux FGCS n’a cessé d’augmenter à travers le monde (McPencow et Guess, 2012). Aux États-Unis, en un an seulement, les procédures qualifiées de « rajeunissement vaginal » ont augmenté de 30% (Braun, 2010). La campagne publicitaire de la Dr. Élise Bernier à Sherbrooke n’est pas un cas isolé; des États-Unis au Nigeria, la tendance est bel et bien à la hausse (Ashong et Batta, 2013). Vous pouvez facilement trouver une myriade d’offres alléchantes pour vous faire refaire les babines via les sites web de cliniques esthétiques.

 

Malgré tout, il y a un manque criant d’informations fiables (Tiefer, 2010) et d’études cliniques crédibles pouvant nous éclairer par rapport à ce phénomène gagnant sans arrêt en popularité. (Goodman, 2009; McPencow et Guess, 2012).

 

Quels sont les risques et les avantages réels?

 

Quelle est la prévalence exacte de ce type de chirurgie?

 

Quel est le niveau de satisfaction des patientes à long terme?

 

Quelles sont les conséquences sociales et médicales de ce phénomène?

 

Il existe bien d’autres questions sans réponse définitive.

 

La publicité faite autour de ce genre d’intervention est souvent fausse ou non fondée (Liao, 2012 et McPencow et Guess, 2012). On promet toutes sortes de bénéfices (comme une meilleure confiance en soi) qui ne sont pas du tout prouvés (Ashong et Batta, 2013; Creighton, 2014, Liao et al., 2012; McPencow et Guess, 2012). Bonjour la fausse représentation… Ceci est sans parler du fait qu’on mentionne abondamment les bénéfices supposés, mais rarement les risques associés à ce genre de chirurgie. Ceux qui sont mentionnés sont souvent les risques les plus minimes. Pourtant, les «female genital cosmetic surgeries» comprennent beaucoup plus de risques que ce que les différentes cliniques de chirurgie esthétique nous laissent croire (McPencow et Guess, 2012)… De ceci découle une population mal informée qui perçoit le « rajeunissement génital » (FGCS) de manière totalement erronée (McPencow et Guess 2012).

 

Qui se ressemble s’assemble

 

Les cliniques de chirurgie esthétique spécialisées en FGCS promettent que les interventions se font en douceur et sans grande douleur. Mais alors pourquoi diable comparer ça à la pratique barbare de la mutilation génitale ? Parce que même si nous ne sommes pas du tout dans le même registre, il y a bel et bien un parallèle à faire. Selon moi, se faire écailler la pistache (clitoral unhooding) ou se faire rapetisser l’entrée du bénitier (infibulation) ressemble à de la mutilation car dans tous les cas, on le fait pour se conformer à des normes sociétales et culturelles ainsi qu’aux standards sociologiques actuels (ONU, 1997). Et dans tous les cas, il peut y avoir de graves conséquences. Douleurs sévères, dyspareunie, vulvodynie, hémorragies, tissus mal cicatrisés, chéloïdes, infections, déchirures sont toutes des complications communes à la mutilation génitale des jeunes filles et aux chirurgies FGCS (Ashong et Batta, 2013; ONU, 1997). Même si ces conséquences souvent désastreuses sont beaucoup moins fréquentes dans le cas des chirurgies esthétiques, cette réalité existe quand même (Braun, 2010; Creighton, 2014). En outre, un article paru en 2004, traitant des lois scandinaves sur la mutilation génitale féminine passible de sanctions pénales, affirmait qu’il n’y avait pas assez de preuves pour conclure que les chirurgies FCGS étaient différentes de la mutilation génitale. À la lumière de ces informations, l’article conclut qu’il fallait considérer ces deux genres d’interventions au même titre (donc toutes deux passibles de peines pénales) (Essen et Johnsdotter, 2004).

 

Advienne qui jouira

 

Une des raisons pour lesquelles la mutilation génitale chez les femmes est pratiquée dans certains pays est la suppression du plaisir sexuel chez la femme (CODP, 2000 ; ONU, 1997) en enlevant le clitoris ou en fermant partiellement ou complètement l’entrée du vagin (CODP, 2000; Essen et Johnsdotter, 2004). Inutile de répéter toutes les conséquences épouvantables que cela peut avoir.

 

Pour la chirurgie esthétique de type FGCS, on scande le contraire. Grâce à l’intervention, le plaisir sexuel de la patiente serait augmenté (Cihantimur et Herold, 2013; Goodman et al., 2010) entre autres grâce à une hausse de l’estime personnelle (Goodman, 2009). Parce que, manifestement, la longueur des petites lèvres et la symétrie des grandes sont directement proportionnelles à la manière dont on se sent bien dans notre peau…Dans le même ordre d’idée, le plaisir sexuel serait également rehaussé si on enlève des couches de peau qui tenaient notre « bouton d’or » bien au chaud. Le but de cette intervention est de mettre les tissus comportant davantage de terminaisons nerveuses plus à découvert et donc, plus facilement stimulables (Cihantimur et Herold, 2013)

 

À première vue, nous pouvons donc observer une différence considérable entre les mutilations génitales et les FCGS. Sauf qu’il arrive parfois qu’après une chirurgie, les sensations ne reviennent plus comme avant (hyposensibilité) ou qu’elles sont exacerbées au point où ça en devient douloureux (hypersensibilité) (Ashong et Batta, 2013 et Goodman et al., 2010).

 

La démarche initiale a beau être très différente, mais le résultat est parfois malheureusement le même.

 

Qu’en conclure ?

 

À mon humble avis, la communauté scientifique se doit de prendre ses responsabilités et de dénoncer les fausses informations circulant autour des chirurgies de type FGCS. Elle se doit d’investir temps et ressources dans la recherche en ayant pour but ultime de dresser un portrait exact de la situation (Essen et Johnsdotter, 2004) et de mettre en place plus de directives pour encadrer une pratique relativement nouvelle (Goodman, 2009).

 

De plus, en permettant le genre de publicités qu’on a pu apercevoir à Sherbrooke (qui invoque le manque d’estime de soi comme « symptôme »), on crée chez la population un sentiment de devoir remédier à un problème qu’on ne pensait même pas avoir. Un devoir collectif s’impose : dénoncer l’ironie de la situation. D’un côté, on tente de combattre la mutilation génitale chez les jeunes filles et de l’autre, on offre des procédures cosmétiques pour altérer l’apparence naturelle du sexe féminin (Ashong et Batta, 2013). Bien que je ne condamne pas directement les chirurgies esthétiques génitales, car elles peuvent être de nature fonctionnelle et grandement améliorer la qualité de vie de femmes ayant des douleurs, des inconforts ou parfois même des handicaps au niveau vulvo-vaginal (Cihantimur et Herold, 2013; Iglesia, 2014), je crois qu’il faut se questionner sur la manière dont on les commercialise. Comme dirait l’excellente humoriste Mélanie Couture «Viva la vulva» :

 

« La diversité corporelle qu’on prône sans arrêt,

ça passe aussi par ce qu’il y a dans nos petites culottes! »

 

Références

 

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