COUVREZ CES ABUS SEXUELS QUE JE NE SAURAIS VOIR

CHRONIQUE

Sophie D. Morin

22 février 2016

Existe-t-il un moment plaisant pour parler d’agression sexuelle sur des enfants ? Non.

 

Est-ce que cela veut dire qu’il ne faut pas en parler? Définitivement pas.

 

Je crois qu’en tant que sexologues (ou futurs et futures sexologues), nous avons le devoir de participer à cette discussion, aussi inconfortable qu’elle puisse être. Nous nous devons de sensibiliser les institutions, la population générale, nos collègues et notre entourage à cette problématique. Nous nous devons de travailler ensemble afin de créer et de mettre en place des mesures efficaces afin de prévenir et lutter contre les abus sexuels envers les enfants.

 

Cependant, l’inclusion de tous les professionnels et professionnelles qui ont des contacts fréquents avec les enfants (par exemple, ceux et celles du milieu scolaire et de la santé) me semble primordiale. Ils doivent être sensibilisés à cette réalité et être inclus dans l’élaboration et la mise en place des stratégies entreprises contre les agressions sexuelles sur les enfants.

 

Cette première partie de chronique cherche à ouvrir cette discussion en mettant en lumière l’urgence d’agir.

 

Agression sexuelle envers des enfants : est-ce courant?

 

Afin de bien comprendre la problématique de l’abus sexuel envers des mineurs, la revue Les 3 sex* a rencontré en entrevue Latifa Boujallabia, une sexologue et psychothérapeute ayant développé une expertise reconnue dans ce domaine.

 

D’une part, elle enseigne à l’Université de Laval et à l’Université du Québec à Montréal en victimisation sexuelle et offre des formations à différents organismes et professionnels concernant cette problématique. D’autre part, elle opère en bureau privé en tant que sexologue clinicienne. De plus, Mme Boujallabia a travaillé 10 ans au Centre d’expertise Marie-Vincent avec des enfants, victimes d’abus sexuel et a développé une expertise en questionnement non suggestif lors des enquêtes policières.

 

Tout d’abord, est-ce que l’agression sexuelle envers les enfants est une problématique si fréquente?

 

Malheureusement, selon Mme Boujallabia, l’ampleur de ce problème est méconnue et sous-estimée. En effet, les quelques cas dépeints dans les médias sont loin de représenter l’étendue de cette problématique qui persiste dans notre société. Près de 16% de la population québécoise et environ un quart des femmes et un dixième des hommes rapportent avoir été victimes d’agression sexuelle avant l’âge de 18 ans (Tourigny, Hébert, Joly, Cyr et Baril, 2008). En effet, les victimes de 18 ans et moins représentaient plus de la moitié (53,4%) de toutes les infractions sexuelles enregistrées par les services de police québécois en 2010 (ministère de la Sécurité publique, 2016). Cependant, les experts s’entendent pour dire que ceci ne représente pas le taux réel de victimes d’agression sexuelle. En effet, en comparant le taux de prévalence avec le taux d’incidence, l’Enquête sociale générale sur la victimisation (2015) suppose que seulement 5% à 10% des agressions sexuelles seraient dénoncées au Canada.

 

Ainsi, le taux connu d’agression sexuelle sur des enfants au Québec et au Canada

n’est que la pointe d’un immense iceberg, selon Mme Boujallabia.

 

Il est important de noter que les filles sont deux fois plus à risque d’être agressées sexuellement avant l’âge de 18 ans (Tourigny et al., 2008). Par contre, il ne faut pas perpétuer le mythe que les garçons n’en sont pas victimes (Chapleau, Oswald et Russel, 2008). En effet, les garçons représentent 14% des victimes d’agression sexuelle, tous âges confondus (ministère de la Sécurité publique, 2013). De plus, les garçons de 12 ans et moins sont davantage victimes d’abus comparativement aux filles du même âge. Plus précisément, ils représentent 58,9% des cas d’agressions sexuelles avant l’adolescence (Cotter et Beaupré, 2008).

 

À la lumière de ces statistiques, une des recommandations de Mme Boujallabia afin d’entreprendre la lutte contre les agressions sexuelles envers les enfants est « la reconnaissance sociale et gouvernementale de la problématique et de la prévalence réelle de celle-ci. »

 

L’abus sexuel envers un enfant : une arme de destruction massive à plusieurs niveaux

 

Selon son expérience clinique, Mme Boujallabia explique qu’il n’existe pas un modèle unique de conséquences pour tous les enfants, victimes d’agressions sexuelles. Cela dépend de plusieurs variables, telles que les caractéristiques individuelles de l’enfant, de sa famille, des sources de soutien et de l’agression sexuelle. Les études tendent aussi à démontrer l’hétérogénéité des séquelles vécues d’un enfant à l’autre, celles-ci étant influencées par diverses caractéristiques (Baril et Tourigny, 2009; Hébert, 2011).

 

En outre, les abus sexuels envers les enfants laissent des traces, qu'elles soient observables ou invisibles. Par exemple, les agressions sexuelles armées ou graves peuvent infliger des lésions corporelles, de la mutilation et de la défiguration ainsi que porter atteinte à la vie (Code criminel, 1985a; Code criminel, 1985b). Cependant, au Québec et au Canada, ces types d’agressions sexuelles représentent moins de 1 % de toutes les infractions sexuelles sur des mineurs selon les services de police (ministère de la Sécurité publique, 2011; Statistique Canada, 2011). En effet, les attouchements sexuels (53%) et l’agression sexuelle avec pénétration (21%) sont plus souvent répertoriés par les services de protection de l’enfance au Canada (Agence de la santé publique, 2010).

 

Ainsi, les abus sexuels laissent davantage d’impacts psychologiques que physiques sur les enfants, que ce soit des conséquences immédiates ou chroniques

(Polucci, Genuis et Violato, 2001; Putnam, 2003).

 

En général, les symptômes de stress post-traumatique, la détresse psychologique et les comportements sexuels problématiques sont les principaux impacts de l’agression sexuelle chez les enfants (Baril et Tourigny, 2009; Wolfe, 2007).

 

Néanmoins, l’étendue des séquelles manifestées est vaste : problèmes de comportements, isolement social, symptômes de dissociation, agressivité, problèmes somatiques, difficultés d’adaptation en milieu scolaire, comportements délinquants, idéations ou tentatives de suicide, troubles alimentaires, problèmes relationnels avec la famille, faible estime de soi, perception négative de l’image corporelle, consommation d’alcool ou de drogue, revictimisation sexuelle en général et dans les fréquentations amoureuses, etc. (Baril et Tourigny, 2009; Hébert, 2011; Wolfe, 2007).

 

Plusieurs études tendent à prouver que les conséquences des agressions sexuelles à l’enfance peuvent perdurer à long terme jusqu’à l’âge adulte et affecter de manière chronique diverses sphères du fonctionnement (Baril et Tourigny, 2009; WHO, 2010; Hébert, 2011; Cyr et Payer, 2011; Thibodeau et Lavoie, 2012), telles que la santé sexuelle, psychologique et physique, les relations interpersonnelles, la vie conjugale, la parentalité et la période périnatale (Thibodeau et Lavoie, 2012; Dilillo et Damashek, 2003; Dube, Anda, Whitfield, Brown, Felitti, Dong et Giles, 2005; Fergusson, Boden et Horwood, 2008; Neumann, Houskamp, Polloc et Brière, 1996; Jewkes, Sen et Garcia-Monero, 2002; Liang, Williams, et Siegel, 2006).

 

Selon Mme Boujallabia, puisque la majorité des blessures ne sont pas visibles, elles sont considérées à tort comme moins graves.

 

Elle explique qu’elles sont souvent banalisées, malgré les résultats d’études et les réalités cliniques, qui démontrent la sévérité des conséquences psychologiques sur les victimes d’agressions sexuelles.

 

En outre, les séquelles des agressions sexuelles sur l’éducation, l’emploi, la criminalité et la condition économique peuvent même se poursuivre à travers les générations familiales, communautaires et sociétales (WHO, 2010).

 

D’ailleurs, les abus sexuels sur les mineurs coûtent aux contribuables canadiens plus de trois milliards de dollars par année en soins de santé et en services sociaux, éducatifs et judiciaires (Hankivsky et Draker, 2003).

 

Ainsi, les agressions sexuelles envers les enfants représentent un problème de santé publique(WHO, 2010).

 

Pour terminer, il est indéniable que la problématique des agressions sexuelles envers les enfants ne peut être ignorée, compte tenu du nombre significatif de victimes et des conséquences négatives sur les enfants ainsi que sur les familles, les communautés et les sociétés entières.

 

« L’agression sexuelle envers les enfants est une problématique sociale et c’est collectivement que l’on doit l’aborder », affirme Mme Boujallabia. « Cela a pris combien de mouvements et combien de situations d’agressions sexuelles dénoncées, haut et fort, pour qu’on commence à dire qu’il faudrait peut-être en parler dans les écoles ? »

 

Ainsi, il faut s’impliquer, en tant que citoyen et citoyenne ainsi que professionnel et professionnelle, dans les discussions collectives sur les mesures de prévention et de lutte en matière d’agressions sexuelles envers les enfants. Ces mesures, approfondies lors de la deuxième partie de ma chronique, gagnent à suivre ce principe fondamental :

 

« Les enfants ne peuvent assumer, seuls,

la responsabilité de prévenir les agressions sexuelles »

(p.449, Hébert, Cyr et Tourigny, 2014).

 

Références

Code criminel. (1985a). LRC c C-46, art. 272.

 

Code criminel. (1985b). LRC c C-46, art. 273.

 

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Cotter, A., et Beaupré, P. (2014). Les infractions sexuelles commises contre les enfants et les jeunes déclarées par la police au Canada, 2012. Ottawa: Centre canadien de la statistique juridique, Statistique Canada. Récupéré le 9 février 2917 de http://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2014001/article/14008-fra.pdf

 

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DiLillo, D. et Damashek, A. (2003). Parenting Characteristics of Women Reporting a History of Childhood Sexual Abuse. Child Maltreatment, 8(4), p.319-333. DOI: 10.1177/1077559503257104

 

Dube, S.R., Anda, R.F., Whitfield, C.L., Brown, D.W., Felitti, V.J., Dong, M. et Giles, W.H. (2005). Long-Term Consequences of Childhood Sexual Abuse by Gender of Victim. American Journal of Preventive Medicine, 28(5), p.430-438. DOI: 10.1016/j.amepre.2005.01.01

 

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