TOUTES DES FOLLES … VRAIMENT ?

CHRONIQUE

Paméla Plourde

8 mai 2017

Parlons en…

 

« C’est toutes des frustrées! »

 

« C’est juste une gang de lesbiennes qui détestent les hommes. »

 

« La lutte pour l’égalité entre les sexes… De quoi elles parlent on n’est plus dans les années 1930! »

 

« Elles ont dû avoir un traumatisme avec les hommes quand elles étaient jeunes…»

 

Ces affirmations vous disent quelque chose? Avez-vous déjà entendu ces commentaires de la part de votre entourage, d’inconnus sur la rue, ou encore de collègues à l’université? Pour ma part, je confirme que ces propos transpercent mes oreilles de façon quotidienne. À tous les jours j’entends ces affirmations dirigées envers les femmes qui s’identifient comme étant féministes.

 

Ça y est, le mot est prononcé. Être féministe.

 

Un mot qui évoque la peur et la réticence non seulement au sein de la population générale mais aussi parfois auprès des femmes s’identifiant comme telle, puisqu’elles détiennent une crainte d’être rejetées ou stigmatisées (North, 2009). Selon Zucker (2004), même si une femme défend et soutient les revendications exprimées par le féminisme, le port de l’étiquette lié au mouvement ne sera tout de même pas accepté.

 

Un mot qui, trop souvent, est associé à l’agressivité, à l’hostilité et à la frustration. Les femmes s’identifiant comme féministes sont perçues comme étant abruptes, exigeantes, rudes et méchantes (North, 2009). Pourquoi présenter ces jugements péjoratifs envers les femmes qui revendiquent l’égalité entre les sexes? Commençons par explorer en quoi consiste le féminisme.

 

Tout d’abord, qu’est ce que le féminisme?

 

« C’est un mouvement politique qui prône l’égalité réelle entre les hommes et les femmes dans la vie privée et dans la vie publique. Au sens large, le féminisme [...] dénonce les inégalités faites aux femmes et [...] énonce des modalités de transformations de ces conditions (Université de Sherbrooke, 2016) ».

 

Définir le terme « féminisme » constitue une tâche loin d’être évidente. Il existe plusieurs types de féminismes tout aussi important et pertinent les uns que les autres, présentant des revendications et des stratégies de changement différentes (Bard, 2015). De plus, comme tout mouvement social, le féminisme se décortique en différents courants théoriques. Trois grandes traditions de pensées féministes ont été identifiées (Relais-Femme & CDEACF, 1997).

 

Parmi celles-ci figurent le féminisme libéral égalitaire, qui revendique l’égalité des droits entre les hommes et les femmes principalement au niveau politique, civil, économique et éducatif. Ensuite, le féminisme de tradition marxiste ou socialiste considère que les rapports d’inégalités entre les hommes et les femmes sont issus du système social qui attribue des rôles sociaux distincts à chaque sexe, où l’homme doit travailler et la femme rester au foyer. Finalement, le féminisme radical stipule que la racine des inégalités entre les hommes et les femmes est le patriarcat. Ce concept est défini comme étant un système social en soi où les hommes se trouvent en position de domination envers les femmes, et ce au niveau politique, économique, social et sexuel (Relais-Femme & CDEACF, 1997).

 

Maintenant :

Deux grandes interrogations:

Quand et pourquoi?

 

PART I

 

Le mouvement féministe se divise en trois grandes vagues. À la fin du 18e siècle nait la première vague du féminisme qui durera jusqu’à la moitié du 20e siècle. Voyons maintenant quelques unes de leurs revendications (Brodeur, Chartrand, Corriveau & Valay, 1981).

 

Le droit de vote. Ce n’est qu’en 1940 avec l’arrivée des libéraux que les femmes ont pu obtenir le droit de vote au Québec (Brodeur et al., 1981). Sans ces féministes, vous vous imaginez, Mesdames, n’avoir aucun contrôle sur l’élection du parti qui gère notre société?

 

Accès aux professions et à l’équité au travail. Le travail féminin à cette époque se vit dans un climat d’opposition où le clérico-nationalisme, une idéologie composée essentiellement de membres du clergé étant catholiques et conservateurs des traditions familiales, se positionne contre tout changement concernant les rôles des femmes. Celles-ci doivent rester à la maison et laisser aux hommes le pouvoir économique.

 

Pour les femmes qui allaient à l’encontre de ces rôles traditionnels, elles doivent travailler dans de mauvaises conditions tout en obtenant un salaire moindre. Ainsi, un de leurs nombreux combats a été de se battre pour la revendication « À travail égal, salaire égal » tout en éliminant la discrimination au travail (Brodeur et al., 1981). Pertinent comme demande, non?

 

Abolition de la discrimination au niveau juridique. Les féministes de l’époque demandent des réformes au sein du Code civil du Québec. Par exemple, en 1931, la ligue des droits de la femme a réussi à obtenir une de leurs demandes: les femmes mariées peuvent maintenant toucher leur salaire!

 

Par contre, celles-ci ont dû attendre un peu plus longtemps concernant les recours en cas d’infidélité. Plus précisément, lorsqu’une femme était infidèle, l’homme pouvait automatiquement se séparer de celle-ci, mais cette dernière ne pouvait se séparer de l’homme lorsque celui-ci avait commis l’adultère, dans la mesure où les infidélités avaient lieu ailleurs que dans la maison commune. Un peu injuste, non? Cette demande d’égalité concernant les recours a été accordée seulement qu’en 1955 (Brodeur et al., 1981).

 

PART II

 

Suite à la Seconde Guerre mondiale débute la deuxième vague du mouvement féministe avec des objectifs révolutionnaires et politiques. Au sein de cette période, les groupes de femmes se multiplient et le nombre de revendications s’accroit afin d’obtenir l’émancipation des femmes. Voyons quelque unes d’entre elles (Brodeur et al., 1981).

 

Droit à l’avortement. En mai 1970, une première lutte en faveur du droit à l’avortement a eu lieu rassemblant des femmes provenant de partout à travers le Canada. Les femmes souhaitent lutter contre les oppressions qui pèsent sur elles, dont le contrôle qui est exercé par rapport à leurs fonctions reproductives (Brodeur et al., 1981).

 

Rappelons le, chez nos plus proches voisins, le droit à l’avortement est menacé grâce à l’arrivée de notre cher Donald Trump à la présidence des États-Unis… Même en 2017, le droit à l’avortement est loin d’être acquis même après toutes ces années de militantisme (Blanc, 2017).

 

Droit à la contraception libre. Divers groupes féministes revendiquent le droit d’avoir le contrôle concernant la planification des naissances. Ainsi, chaque femme pourrait décider du moment où elles souhaitent avoir des enfants, et non que ce moment soit déterminé par les pressions de la société et du clergé (Brodeur et al., 1981).

 

Lutte contre la violence et le viol. De nombreux centres ainsi qu’une multitude d’associations pour contrer la violence faite aux femmes voient le jour au sein de cette deuxième vague, étant donné qu’un nombre grandissant de cas d’agressions sexuelles est observé. Les femmes souhaitent non seulement aider les victimes d’agressions sexuelles mais aussi enrayer les mythes liés au viol au sein de la société.

 

Le mouvement féministe vise une multitude de revendications pour combattre la violence faite aux femmes, telles qu’une lutte contre les procédures judiciaires qui posent un fardeau de la preuve sur la victime ainsi qu’une analyse plus élaborée des causes des agressions sexuelles (Brodeur et al., 1981).

 

Actuellement, vous croyez que nous avons atteint notre objectif d’éliminer les violences sexuelles faite envers le sexe féminin? En prenant en considération que 84 % des victimes d’agressions sexuelles sont des filles ou des femmes, (Ministère de la sécurité publique, 2014), la réponse serait définitivement non.

 

Lutte contre la répression et la discrimination sexuelle. Les féministes combattent l’oppression que les femmes ressentent lorsqu’il est question d’exprimer leur sexualité. Plus précisément, la sexualité féminine est acceptée seulement dans un cadre prédéfini, un cadre où règne soit l’amour avec un grand A, soit le couple ou la famille. D’autre part, la sexualité des hommes se vit bien différemment. Ceux-ci détiennent le « droit » dans la société de sortir bien au delà de ce cadre, en exploitant la liberté sexuelle et le jeu de la séduction (Brodeur et al., 1981).

 

Ce double standard sexuel est toujours présent au sein de la société. Pour les mêmes comportements sexuels, les femmes seront critiquées négativement alors que les hommes obtiendront des jugements positifs (Zaikman, Marks, Young & Zeiber, 2016). Vous trouvez cela acceptable?

 

PART III : Féminisme postmoderne

 

À partir de la seconde moitié des années 1980 se termine la deuxième vague du mouvement féministe et débute le féminisme postmoderne. Ce mouvement, aussi appelé « le féminisme de troisième vague », prône la pluralité dans les diverses revendications. En d’autres termes, même si de manière globale les féministes s’appuient sur les acquis de la vague précédente pour mener leurs combats, celles-ci se divisent en sous-groupes qui prennent des chemins différents (Oprea, 2008).

 

Le mouvement féministe ne constitue plus un mouvement universel et uniforme, mais bien hétérogène et diversifié (Oprea, 2008).

 

Chaque féministe souhaite s’approprier ce mouvement à leurs propres façons, teintées par leur identité sexuelle, leur appartenance ethnique, leur orientation sexuelle ou encore leur idéologie politique intérieure. De plus, une inclusion des hommes dans le mouvement peut être observée au sein de certains groupes de féministes de la troisième vague, où ceux-ci sont amenés à porter l’étiquette et lutter pour ces revendications (Oprea, 2008).

 

Il est important de ne pas privilégier un type de féminisme au détriment d’un autre, mais bien de tenir compte de toutes les composantes dans lesquelles celui-ci s’installe (Bard, 2015).

 

Que garder en tête? Qu’aujourd’hui…

 

« Les femmes sont encore victimes d’inégalités économiques. »

« Les femmes sont encore victimes de sexisme. »

« Les femmes sont encore victimes de la violence. »

« Les femmes combattent encore des oppressions au niveau de leur sexualité. »

 

Et chaque type de féminisme se bat pour ces oppressions, à leurs manières (Oprea, 2008).

 

Donc

En analysant la définition globale du féminisme et les revendications principales, décelez vous

 

Une haine profonde envers les hommes?

 

Une frustration quotidienne incontrôlable?

 

L’obligation d’avoir vécu des traumatismes émotifs afin de partager la volonté de détenir les droits revendiqués par les féministes?

 

Pour ma part, non.

 

Croyez vous que ces revendications sont toujours d’actualité et pertinentes?

 

Pour ma part, oui.

 

Tous les types de féminismes détiennent des stratégies d’action différentes, tels que l’instauration d’une éducation non-sexiste, le renversement du capitalisme ainsi que le combat contre le patriarcat en donnant la possibilité aux femmes de reprendre le contrôle sur leur propre vie (Relais-Femme & CDEACF, 1997).

 

Ces stratégies de changement sont crées dans l’objectif d’aider les femmes à combattre une société véhiculant des rapports inégalitaires, et non dans le but de nuire aux hommes. L’homme en soi n’est pas représenté comme l’ennemi ou la cause de l’oppression des femmes (Relais-Femme & CDEACF, 1997).

 

Peu importe le type de féminisme abordé au sein de la société ou les diverses stratégies de changement employées, ce mouvement social est associé à deux éternels qualificatifs: négatif et perturbateur (Loke, Bachmann & Harp, 2015).

 

La population a donc attribué divers stéréotypes envers les individus détenant une position féministe, des stéréotypes étant basés sur des jugements et non sur des théories fondées et rigoureuses. L’importance liée aux revendications sociales et politiques du féminisme sont donc mises de côté et remplacées par des préjugés péjoratifs (Loke, Bachmann & Harp, 2015).

 

Mais au final, qu’est ce que le féminisme, vraiment?

 

C’est un mouvement social et politique combattant les systèmes d’oppression reposant sur les femmes au quotidien et non seulement un état d’esprit passager ridicule et sans importance.

 

Références

 

Bard, C. (2015). Une histoire de l’histoire des féministes de la première vague. Presses universitaires de Rennes. Récupéré le 20 avril 2017 de http://www.pur-editions.fr/couvertures/1449052903_doc.pdf.

 

Blanc, S. (2017, 23 janvier). Aussitôt aux commandes, Trump s’attaque à l’avortement. La Presse. Récupéré le 20 avril 2017 de http://www.lapresse.ca/international/etats-unis/201701/23/01-5062309-aussitot-aux-commandes-trump-sattaque-a-lavortement.php

 

Brodeur, V., Chartrand, S. G., Corriveau, L. & Valay, B. (1981). Le mouvement des femmes au Québec. Montréal : Centre de formation populaire. Récupéré le 20 avril 2017 de http://virtuolien.uqam.ca/tout/UQAM_BIB000474105

 

Loke, J., Bachmann, I. & Harp, D. (2015). Co-opting feminism : media discourses on political women and the definition of a (new) feminist identity. Media, Culture & Society, 39(1), 122-132. DOI : 10.1177/0163443715604890

 

Ministère de la sécurité publique du Québec. (2014). Mieux comprendre les agressions sexuelles : Quelques statistiques. Récupéré de http://www.agressionssexuelles.gouv.qc.ca/fr/mieux-comprendre/statistiques.php

 

North, L. (2009). Rejecting the « F-Word ». How Feminism and Feminists are understood in the Newsroom. Journalism, 10(6), 739-757. DOI : 10.1177/1464884909344479

 

Oprea, D-A. (2008). Du féminisme (de la troisième vague) et du postmoderne. Revue Recherches féministes, 21(2), 5-28.

 

Relais-Femme (Association) & CDEACF. (1997). Qu’est ce que le féminisme? Trousse d’information sur le féminisme québécois des vingt-cinq dernières années. CDEACF Montréal; Relais-Femme Montréal. Récupéré le 15 avril 2017 de http://virtuolien.uqam.ca/tout/UQAM_BIB000296975

 

Université de Sherbrooke. (2016). Perspective monde : Outil pédagogique des grandes tendances mondiales depuis 1945. Récupéré le 20 avril 2017 de http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1503

 

Zaikman, Y., Marks, M. J., Young, T. M. & Zeiber, J. A. (2016). Gender Roles Violation and the Sexual Double Standard. Journal of Homosexuality, 63(12), 1608-1629. DOI : 10.1080/00918369.2016.1158007

 

Zucker, A. (2004). Disavowing Social Identities : What It Means when Women Say, « I’m Not a Feminist, but… ». Psychology of Women Quarterly, 28(4), 423-435. DOI : 10.1111/j.1471-6402.2004.00159.x

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