ACCOUCHER SOUS HYPNOSE : UNE MODE QUI S’IMPOSE

CHRONIQUE | 16 AOÛT 2017

Emmanuelle Gareau | Chroniqueuse

À une époque où de plus de plus de gens croient que la médecine occidentale est dans une impasse, beaucoup sont portés à se tourner vers les médecines alternatives. Une de celles-ci fait un retour en force marqué depuis les dernières décennies : l’hypnose. Bien qu’elle ait été calomniée et caricaturée par l’hypnose dite « de théâtre » (Robin, 2013), elle récupère peu à peu ses lettres de noblesses et gagne en popularité dans divers domaines dont celui de l’obstétrique (Beebe, 2014). La liste des programmes d’autohypnose pour l’accouchement (qui selon moi manquent tous sérieusement d’originalité en ce qui a trait à leur  appellation : HypnoBirthing®, Hypnobabies®, Hypno-Vie, HypnoNaissance, etc.), ne fait que s’étirer depuis les dernières années. On compte de plus en plus d’adeptes de cette pratique que certains considèrent encore comme controversée.

 

En effet, certains perçoivent l’hypnose et l’hypnothérapie comme des phénomènes oscillants entre la science et l’ésotérisme, malgré toute la littérature scientifique fiable à ce sujet.

 

L’hypnothérapie est une science méjugée qui pourrait potentiellement être bénéfique pour une multitude de patients dans diverses disciplines. Ce serait particulièrement le cas dans le domaine obstétrical, à condition que les nombreux sceptiques se laissent persuader de l’efficacité de cette pratique, ou du moins, soient plus ouverts à celle-ci.

 

Hypnothérapie 101

 

L’hypnose est à la fois un état psychique, une relation thérapeutique, une procédure et un processus (Robin, 2013; Beebe, 2014). C’est pourquoi le concept d’hypnose et sa définition peuvent parfois porter à confusion. Habituellement, l’hypnose est décrite comme un état de conscience que l’on nomme « transe » (Robin, 2013) qui permet de moduler certaines réactions neurovégétatives (Facco, Zanette et Casiglia, 2014) et qui est caractérisée par une attention marquée pour la suggestion (Abdeshahi, Hashemipour, Mesgarzadeh, Shahidi Payam et Halaj Monfared, 2013; Allison, 2015). Cela peut être comparé à un état de concentration profonde dans lequel le sujet hypnotisé a la capacité de changer sa façon de percevoir les choses (Blair Terhune et Cohen Kadosh, 2012; Beebe, 2014; Allison, 2015) et peut ainsi modifier ses pensées, son comportement et peut même changer l’interprétation de ses sensations et de ses perceptions (Kirsch, 1994; Robin, 2013). Cet état d’esprit peut être induit par une tierce personne (hypnose primaire) ou par soi-même (hypnose secondaire, auto-hypnose). Il est important de comprendre que dans le cas de l’hypnose primaire, il ne s’agit pas de contrôle par la pensée, car la personne hypnotisée doit être volontaire et disposée à entrer en hypnose (Robin, 2013; Beebe, 2014). On n’a donc pas du tout affaire à une manipulation mentale ni à un type de sommeil, mais simplement à un état d’éveil modifié (Robin, 2013; Beebe 2014).

 

L’hypnothérapie est tout simplement la thérapie par l’hypnose, c’est à dire le traitement d’un problème d’ordre physique ou psychologique en utilisant divers procédés hypnotiques (Messinger, 1994; Robin, 2013).

 

Historique de l’hypnose thérapeutique

 

Bien qu’elle existe depuis plusieurs siècles, l’hypnose dite moderne fait son apparition vers la fin du 18ème siècle avec le physicien Franz Anton Mesmer qui pratiquait le magnétisme animal (Bellet, 2002; Robin, 2013; Allison, 2015). À cette époque, le concept d’hypnose et le nom qu’on lui donnait (somnambulisme provoqué, sommeil lucide, etc.) était spécifique à celui qui la pratiquait. Ce n’est qu’en 1843 qu’apparaît le terme « hypnose » grâce aux travaux du Dr. James Braid (Allison, 2015). C’est en 1882 qu’on finit par considérer le phénomène comme une science à part entière définie par des critères précis (Bellet, 2002; Robin, 2013). Malgré tout, l’hypnose perd en popularité et ce n’est que grâce au célèbre psychiatre américain Erickson, dans les années 50, qu’elle connaît un regain d’intérêt de la part de la communauté médicale (Bellet, 2002; Robin, 2013).

 

De nos jours, on considère l’hypnose comme étant basée sur la dissociation : le sujet se dissocie de la réalité extérieure pour se concentrer presque exclusivement sur sa réalité intérieure qui est habituellement inaccessible à la conscience (Robin, 2013).

 

Il existe plusieurs techniques d’hypnose qui peuvent avoir différents effets, à différents niveaux et dans différents domaines tels la médecine, la psychologie et la dentisterie (Messinger, 1994; Allison, 2015). Nonobstant les différentes pratiques hétérogènes de l’hypnothérapie, le produit final est souvent le même : un état d’attention et de concentration prononcée qui permet au sujet d’accomplir un objectif grâce à un état de conscience altéré (Robin, 2013).

 

Science de la transe

 

Si comme moi vous avez tendance à pyrrhoniser sans vergogne, vous serez heureux d’apprendre qu’il existe plusieurs indicateurs neurophysiologiques de l’état hypnotique, marqueurs considérés comme davantage irréfragables par les sceptiques de ce monde. Les sujets en état d’hypnose démontrent effectivement certains marqueurs physiologiques caractéristiques de l’état de transe qui ne peuvent être reproduits volontairement à l’état d’éveil (Robin, 2013). D’abord, on remarque que les mouvements oculaires latéraux sont excessivement lents chez les sujets hypnotisés (Robin, 2013). Il a aussi été constaté, grâce à l’électro-encéphalographie, que les sujets en hypnose profonde avaient un rythme thêta beaucoup plus prédominant qu’en état d’éveil (Robin, 2013), bien que ce soit aussi le cas des sujets en phase de sommeil paradoxal (Basar, Basar-Eroglu, Karakas et Schurmann, 2001). Enfin, l’hypnose entraîne certaines variations caractéristiques du débit sanguin cérébral. On voit notamment une augmentation de l’activité de la région cingulaire antérieure (responsable, entre autre, des hallucinations), de l’activité du thalamus (un des principaux sites d’action des anesthésiants), mais également de l’activité de la région occipitale (impliquée dans le processus d’imagerie mentale) (Derbyshire, Whalley, Stenger et Oakley, 2004). À l’inverse, on voit une réduction marquée de l’activité du précuneus et du cortex cingulaire postérieur (impliqué dans les sensations de douleur) (Robin, 2013). Toutefois, pour que ces marqueurs soient considérés comme étant caractéristiques de l’état d’hypnose, ils doivent être pris dans leur ensemble, car individuellement, ils ne sont pas spécifiques à l’état de transe (Robin, 2013).

 

En transe pour moins de souffrance

 

On utilise l’hypnothérapie pour différentes affections physiques ou psychologiques : anxiété, dépression, phobie, dépendance (alcool, tabac, drogues), problèmes de concentration ou de démotivation, problème de bégaiement et de tics, de comportement, de confiance en soi, problèmes digestifs, troubles alimentaires, spasmophilie, insomnie, etc. (Messinger, 1994; Bellet, 2002).

 

Les tenants de l’hypnothérapie semblent dire que presque tout peut être guéri, ou du moins amélioré par l’hypnothérapie.

 

Bien que je sois quelque peu dubitative face aux supposés pouvoirs quasi-illimités de l’hypnose, je ne peux que m’incliner face aux effets analgésiques indéniables de celle-ci. En effet, les propriétés analgésiques de l’hypnose ont été prouvées maintes et maintes fois (Montgomery, Duhamel et Redd, 2000), bien que les mécanismes qui sous-tendent l’effet analgésique soient encore plus ou moins bien connus (Robin, 2013). L’analgésie par l’hypnose permet de moduler des signaux de douleur en activant des mécanismes physiologiques qui les inhibent (Robin, 2013). Dans certains cas, l’hypnothérapie peut même mener à la sédation complète du sujet (Allison, 2015; Facco et al., 2014). L’hypnose comme analgésiant était autrefois couramment utilisée dans divers domaines tels que la chirurgie, mais elle a été délaissée au profit des méthodes d’anesthésie et d’analgésie chimiques modernes (Bellet, 2002; Allison, 2015;). Cependant, elle est encore largement utilisée en dentisterie (Facco et al., 2014; Allison, 2015) et les études sur l’hypnose, dans ce domaine, abondent. Une de celles-ci a pu conclure que l’hypnose permettait d’augmenter le seuil de la douleur de plus de 200% et que les patients n’avaient pas besoin d’autres anesthésiants durant leur chirurgie (Abdeshahi et al., 2013; Allison, 2015).

 

Hypnotiser pour mieux accoucher

 

Pour énormément de femmes, l’accouchement s’accompagne de vives douleurs et s’avère très demandant, autant physiquement que psychologiquement (Whitridge Williams, Pritchard et MacDonald, 1985; Werner, Uldbjerg, Zachariae, Sen Wu et Nohr, 2013; Madden, Middleton, Cyna, Matthewson et Jones, 2016). Puisque l’hypnothérapie est très sécuritaire (Cyna, McAuliffe, et Andrew, 2004; Kroger, 2008; Beebe, 2014; Facco et al., 2014; Allison, 2015;), n’a que très peu de contre-indications (ex : surdité, troubles mentaux, etc.) (Bellet, 2002) et fonctionne particulièrement bien sur les femmes enceintes (Alexander, Turnbull et Cyna, 2009), elle semble être un excellent choix pour aider les femmes à diminuer les douleurs lors de l’accouchement.

 

De nombreuses études ont pu conclure que l’hypnose, durant l’accouchement, réduisait le recours à un analgésique (ex : épidurale) et l’utilisation de produits pharmaceutiques (ex : ocytocine synthétique), en plus d’augmenter à la fois la satisfaction par rapport à la gestion de la douleur et les chances d’accoucher par voie vaginale

(Cyna, McAuliffe et Andrew, 2004; Smith, Collins, Cyna et Crowther, 2006; Beebe, 2014; Finlayson, Downe, Hinder, Carr, Spiby et al., 2015).

 

Énormément d’études ont rapporté que les femmes ayant accouché sous hypnose étaient grandement satisfaites de leur expérience en terme de gestion de la douleur (Werner et al, 2013; Finlayson et al., 2015). On peut donc convenir que, même si elle est encore considérée comme marginale dans le domaine obstétrical (Nishi, Shirakawa, Ota, Nanada et Mori, 2014), l’hypnothérapie pour gérer les douleurs lors de l’accouchement est une excellente alternative aux analgésiants (Allison, 2015). En effet, les méthodes pharmaceutiques traditionnelles (ex : épidurale) utilisées pour soulager les femmes en travail actif ne conviennent pas à toutes les femmes (Ullman, Smith, Burns, Mori et Dowsell, 2010) et sont parfois contre-indiquées lors d’allergies, de problèmes de coagulation, de spina bifida, d’obésité ou de fièvre par exemple  (Martin, Guay et Plaud, 2012).

 

Hypnotisation et parturition : une combinaison qui sème le doute

 

Cependant, l’hypnothérapie est loin d’être une panacée. Plusieurs études ont conclu que l’hypnose n’avait aucun effet sur la douleur lors de l’accouchement (Downe, Finlayson, Melvin, Spiby, Ali et al., 2015; Werner, Uldbjerg, Zachariae, Rosen et Nohr, 2012). Par exemple, selon une méta-analyse datant de 2016 et qui regroupait près de 3000 femmes, le fait d’être dans le groupe de sujets sous hypnose ou bien dans le groupe contrôle n’avait pas d’influence claire sur le fait d’accoucher par voie vaginale, sur la satisfaction par rapport au soulagement de la douleur et sur l’intensité de la douleur ressentie (Madden et al., 2016; Fisher, Esplin, Stoddard et Silver, 2009). On peut donc observer que les études sur l’hypnothérapie durant l’accouchement se contredisent énormément. Ceci peut s’expliquer de différentes façons. Premièrement, les études prises en compte dans la méta-analyse avaient des méthodologies très divergentes (groupes contrôles dissimilaires, types et techniques d’hypnose disparates, critères d’inclusion et d’exclusion très différents d’une étude à l’autre, etc.) donc difficilement comparables (Beebe, 2014). Néanmoins, même si les données actuelles à propos de l’hypnothérapie pendant l’accouchement ne sont pas toutes concluantes (Madden et al., 2016) ou simplement quasi-inexistantes dans le cas de l’hypnose primaire (qui est selon moi l’avenue la plus intéressante si on s’inspire des résultats obtenus en dentisterie), et qu’il est difficile de prouver hors de tout doute que l’hypnothérapie a réellement un effet positif en terme d’atténuation de la douleur lors de l’accouchement, il ne faut pas d'emblée éliminer cette méthode.

 

Mon but n’est pas de faire l’apologie de l’hypnothérapie ou de dénigrer les méthodes d’analgésie modernes dans le domaine obstétrical, bien au contraire. Même s’il reste énormément de chemin à faire en terme de compréhension des mécanismes de l’hypnose, je crois qu’il est important de garder en tête que des méthodes autres que les méthodes traditionnelles péridurales existent et peuvent aider des femmes en travail.

 

Loin de moi l’idée de vous faire croire que l’hypnothérapie est un traitement miracle pour les douleurs lors de l’accouchement, mais elle peut sans contredit réduire l’inconfort à des degrés variables et peut assurément réduire l’utilisation de médicaments (Beebe, 2014).

 

Toutefois, les patientes voulant avoir recours à l’hypnose se butent très souvent aux attitudes négatives et aux esprits fermés de membres du personnel hospitalier (Beebe, 2014). Je ne veux pas porter d’accusations, étant moi-même une sceptique dans l’âme, mais en tant que membre de la communauté scientifique, je crois que les membres de cette dernière se doivent de garder l’esprit ouvert. Plusieurs professionnels de la santé travaillant en obstétrique ne connaissent pas les potentiels effets bénéfiques que peut avoir l’hypnothérapie primaire pendant l’accouchement et vont donc occasionnellement jusqu’à vilipender les patientes qui y adhèrent (Beebe, 2014).

 

Dire oui à l’hypnothérapie

 

Bien que l’hypnose existe depuis des centaines d’années (Wilson et Dillard, 2012) et est de plus en plus utilisée dans différents domaines médicaux, l’hypnothérapie en obstétrique se doit de faire ses preuves en tant qu’outil thérapeutique selon les règles de la science. Il est tout à fait normal que les professionnels de la santé ne soient convaincus de l’efficacité de cette pratique que lorsqu’il y aura davantage de publications portant spécifiquement sur la gestion de la douleur pendant l’accouchement et que ces publications auront atteint les standards imposés par les études de type essai randomisé contrôlé.

 

En tant que scientifiques, il faut donc encourager la recherche sur l’hypnothérapie durant l’accouchement (surtout primaire, étant donné que le nombre de publications sur ce type d’hypnose est minime) afin d’avoir des données fiables et concluantes sur lesquelles s’appuyer pour faire des recommandations en terme de pratiques cliniques.

 

En tant qu’individus, nous devons faire preuve d’ouverture face aux bienfaits que l’hypnothérapie pourrait nous apporter, bien qu’elle puisse nous sembler nébuleuse de prime abord. Effectivement, l’hypnose pourrait s’avérer être une option intéressante dans différentes avenues de la santé reproductive où un effet analgésique est recherché comme lors des interruptions volontaires de grossesse, lors des cas de troubles sexuels comme l’éjaculation précoce ou l’impuissance (lorsque le problème n’est pas purement biologique), ou encore lors des cas de troubles gynécologiques comme la dyspareunie, le vaginisme, la vulvodynie, etc. (Messinger, 1994; Dufresne, Rainville, Dodin, Barré, Masse et al., 2009). Allez, vos paupières sont lourdes, lourdes, lourdes... À trois, on ose l’hypnose.

 

Un…deux…trois!

 

Références

 

Abdeshahi, S.K., Hashemipour, M.A., Mesgarzadeh, V., Shahidi Payam, A. & Halaj Monfared, A. (2013). Effect of hypnosis on induction of local anaesthesia, pain perception, control of haemorrhage and anxiety during extraction of third molars: a case-control study. Journal of Cranio-Maxillo-Facial Surgery, 41(4), p. 310-315. DOI 10.1016/j.jcms.2012.10.009

 

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