MANUEL D'INSTRUCTION POUR UN USAGE SUBVERSIF DU SPÉCULUM (PARTIE I)

CHRONIQUE | 29 AOÛT 2017

Eden Fournier | Chroniqueuse

Spéculum [ spekylɔm] n. m. - XVe latin speculum « miroir » MÉD. Instrument servant à explorer des cavités ou conduits de l’organisme, muni d’un dispositif permettant de les élargir en vue d’en faciliter l’examen. - Le Petit Robert, 2016

 

Froid. Intrusif. Désagréable. Dérangeant. Douloureux. Les mots employés par les femmes afin de décrire le spéculum se veulent tranchants et semblent dessiner les contours à la fois de l’objet et du contexte au sein duquel on l’utilise généralement : l’examen gynécologique.

 

Un intérêt marqué pour l’anthropologie médicale et l’histoire de la sexualité, mais surtout un désir de contribuer, auprès des femmes, à l’appropriation de leur santé gynécologique expliquent le choix de mettre en lumière les origines et les significations multiples du spéculum. Dans quel contexte sociohistorique cet instrument médical fut-il créé ? L’objet est-il politique ? Un emploi subversif du spéculum est-il possible ?

 

Afin de cerner ces questions, seront explorés, dans un premier temps, la diffusion du spéculum et son apport à l’établissement de la gynécologie en tant que spécialité médicale au 19e siècle. Dans un second temps, l’utilisation et la récupération du spéculum depuis les années 1960 par le mouvement pour la santé des femmes et par les artistes seront discutées.

 

De la découverte du spéculum

 

Dans A Woman’s Disease, Ilana Löwy définit le spéculum  comme étant :

 

A medical tool used to examine body cavities. The most common is the vaginal speculum, employed to examine the vagina and the cervix, to take tissue and cell samples, and to apply medication. The vaginal speculum is usually a hollow cylinder with a rounded end that is divided into two hinged parts. It can be made from either steel (to be reused) or plastic (for a single use). The speculum is inserted into the vagina to dilate it and make it accessible to the examiner’s gaze.

 

Si les significations et les utilisations du spéculum sont désormais multiples, ses origines quant à elles semblent avoir été circonscrites dans la littérature scientifique. Bien que des historiens aient relevé l’existence d’instruments similaires depuis près de 2000 ans, tel le dioptre et de nombreuses variantes européennes avant le 19e siècle (Ricci, 1949), l’invention du spéculum vaginal (duckbill speculum) est généralement attribuée en Amérique au médecin James Marion Sims, parfois surnommé le « Père » de la gynécologie (Kapsalis, 1997 ; Löwy, 2011).

 

Le premier usage documenté du spéculum contemporain, sous la forme d’une cuillère en étain repliée, est intimement lié à l’histoire de l’esclavage en Amérique du Nord. Celui-ci a été employé sur Lucy, une esclave afro-américaine confiée à Sims et présentant une fistule vésico-vaginale : une déchirure interne provoquant une connexion anormale (fistule) entre la vessie et le vagin, généralement causée à l’époque par un accouchement difficile et provoquant l’incontinence (Blaivas, Heritz et Romanzi, 1995). Entre 1845 et 1849, Sims opéra à de multiples reprises Lucy afin de mettre au point une technique chirurgicale visant à refermer les fistules vésico-vaginales. À l’instar des chirurgies pratiquées sur d’autres femmes esclaves confiées à Sims, les chirurgies furent réalisées sans anesthésie (Kapsalis, 1997 ; McGregor, 1998). Il est à souligner que l’anesthésie était déjà employée au milieu du 19e siècle, mais que les patientes qui en bénéficiaient étaient issues de classes sociales plus élevées (McGregor, 1998).

Dans son autobiographie, Sims décrit le premier usage du spéculum ainsi : « Introducing the bent handle of the spoon I saw everything, as no man had ever seen before. The fistula was as plain as the nose on a man’s face. » . Il est à souligner que la manière de décrire cet événement singulier, « I saw everything, as no man had ever seen before », se veut similaire à celle employée afin de décrire la découverte d’un nouveau continent. Or, ce parallèle est indubitablement mis en évidence par l’éloge funèbre de Sims rédigée par le médecin William Owen Baldwin :

 

« [The speculum] has been to diseases of the womb what the printing press is to civilization, what the compass is to the mariner, what steam is to navigation, what the telescope is to astronomy, and grander than the telescope because it was the work of one man »

 

Le premier examen gynécologique documenté à l’aide d’un spéculum en Amérique du Nord a été réalisé sur un site précis : le corps d’une femme racisée et démunie. Si certains médecins, dont Irwin H. Kaiser dans un article publié par l’American Journal of Obstetrics and Gynecology (1978), ont affirmé que les pratiques de Sims doivent être interprétées à la lumière de son contexte historique, Durrenda Ojanuga (1993) rappelle que les expérimentations médicales sur le corps de femmes esclaves sont très peu répandues à l’époque de Sims dans le sud des États-Unis. Or, l’exploration d’un nouveau territoire, les organes génitaux féminins, pouvait être entamée.

 

Du bon usage du spéculum et de la naissance de la gynécologie

 

La nouvelle visibilité des organes génitaux féminins est intimement liée au développement de la gynécologie en tant que spécialité médicale à part entière. Or, en Europe, c’est le chirurgien et gynécologue français Joseph Claude Récamier (1774-1852) qui a su populariser l’usage du spéculum. L’instrument développé par Récamier consistait en un mince cylindre en étain, capable de refléter la lumière (en latin, speculum signifie « miroir ») lors du dépistage et du traitement des lésions utérines (Löwy, 2011).

 

La chercheuse Ilona Löwy (2011) souligne qu’au début du 19e siècle, le but principal des examens gynécologiques à l’aide d’un spéculum était le dépistage de maladies transmises sexuellement chez les travailleuses du sexe. À Paris, en 1810, les femmes offrant des services sexuels contre rémunération devaient se soumettre régulièrement à des examens gynécologiques afin de déceler des lésions sur la vulve, à l’intérieur du vagin ou sur le col de l’utérus. Les femmes présentant des lésions devaient alors se soumettre obligatoirement à des traitements et ne pouvaient obtenir de congé médical que lorsque le médecin les jugeait guéries, c’est-à-dire, lors de la disparition de tout ulcère génital (Löwy, 2011).

 

Les origines du spéculum et la naissance de la gynécologie mettent en relief les rapports de pouvoir entourant l’évaluation et le traitement historique des organes génitaux féminins.

 

Le choix de l’objet de l’examen gynécologique, par Sims et Récamier, au 19e siècle, souligne que le corps de certaines femmes était à privilégier comme site d’expérimentation médicale : les femmes racisées et les travailleuses du sexe.

 

Historiquement, le spéculum, en tant qu’instrument médical et nouvel outil de recherche gynécologique, s’inscrit à l’intersection du sexe, de la race et de la classe sociale.

 

Par ailleurs, au-delà des rapports de pouvoir reflétés par des rôles distincts et exclusifs, ceux de pénétrant et de pénétrée, l’emploi du spéculum reflète un mouvement parallèle au développement de la gynécologie : l’appropriation du spéculum par les médecins et la dévalorisation des savoirs des sages-femmes (Löwy, 2011; McGregor, 1998).

 

En effet, si l’instrument a offert une meilleure visibilité des organes génitaux féminins, cette nouvelle visibilité était destinée aux médecins puisque les sages-femmes n’étaient pas autorisées à utiliser le spéculum.

 

Désormais employé pour le diagnostic de maladies transmises sexuellement, dont la gonorrhée et la syphilis, le spéculum fut associé aux comportements sexuels déviants. Les femmes jugées modestes n’étaient examinées que très rarement. De l’avis d’Ilana Löwy, chercheuse spécialisée dans l’histoire du traitement du cancer du col de l’utérus :

 

« The speculum became one of the main symbols of the power of male doctors over a woman’s body »

(2011, p. 23).

 

Le spéculum, étant lié à l’exploration du corps des femmes et à l’acquisition de nouveaux savoirs gynécologiques, soulève les questions suivantes :

 

Qui regarde et qui pénètre ?

 

Un usage subversif du spéculum est-il possible ?

 

Si l’on se fie à l’héritage du mouvement pour la santé des femmes des années 1960 encourageant les femmes à se réapproprier leur santé sexuelle notamment par la pratique d’auto-examens gynécologiques ou à l’art performance d’Annie Sprinkle où le spéculum et les organes génitaux féminins sont offerts au regard du public, une réécriture de l’histoire du spéculum et de l’examen gynécologique est possible.

 

Et si les femmes se réappropriaient le spéculum ?

 

*L'auteure tient à remercier Jonah Campbell pour ses précieux conseils.*

 

Références

 

Baldwin, William Owen. (1884). Tribute to the Late James Marion Sims, M.D., LL.D. Montgomery: W.D. Brown & Company.

 

Blaivas, J. G., Heritz, D. M., et Romanzi, L. J. (1995). Early versus late repair of vesicovaginal fistulas: vaginal and abdominal approaches. The Journal of Urology, 153(4), 1110-1113.

 

Kaiser, Irwin H. (1978). Reappraisals of J. Marion Sims. American Journal of Obstetrics and Gynecology. 132(8), 878-882.

 

Kapsalis, Terri. (1997). Public privates: performing gynecology from both ends of the speculum. Durham: Duke University Press.

 

Löwy, Ilana. (2011). A Woman’s Disease : The History of Cervical Cancer. Oxford : Oxford University Press.

 

McGregor, Deborah Kuhn. (1998). From Midwives to Medicine : the Birth of American Gynecology. New Brunswick: Rutgers University Press.

 

Ojanuga, Durrenda. (1993). The Medical Ethics of the ‘Father of Gynaecology’. Journal of Medical Ethics. 19(1), 28-31.

 

Ricci, James V. (1949). The Development of Gynaecological Surgery and Instruments. Philadelphie : Norman Publishing.

 

Sims, J. Marion, (1884). The Story of My Life. New York : D. Appleton and Company.

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