JEUNESSE EN PÉRIL?

CHRONIQUE | 29 AOÛT 2017

Catherine Gareau-Blanchard | M.A. Travail social

Il y a plusieurs années, je suis tombée sur une phrase qui inspira grandement mon parcours scolaire et les questions de recherche sur lesquelles je choisirai par la suite de me pencher : « Comment puis-je accepter un moi défini, limité, alors que je sens en moi toutes les possibilités? ». Cette perle, on peut l’attribuer à Anaïs Nin, qui l’a couchée sur papier dans le premier tome de son journal (1931-1934). Cette auteure s’est entre autres intéressée aux thèmes de l’identité et de la sexualité, et ses paroles résonnent encore aujourd’hui comme une réflexion des plus pertinentes et actuelles.

 

Choisir et se définir

 

En effet, nous vivons présentement dans une période qualifiée de postmoderne par plusieurs auteurs (Lyotard, 1979; Jameson, 2007). De manière succincte, cela signifierait que les manières possibles de vivre sa vie (et par le fait même, sa sexualité) sont très nombreuses (Daoust, 2005). Par exemple, on peut aujourd’hui choisir d’être en couple, célibataire, marié, polyamoureux, en couple ouvert, et j’en passe. Les expériences sexuelles peuvent quant à elles être vécues dans le cadre de l’un des modèles énoncés précédemment, ou encore avec un(e) ou plusieurs inconnu(es) lors d’une histoire d’un soir, d’une relation d’amitié avec bénéfices, dans un lieu public, en utilisant des jouets sexuels ou des accessoires, en intégrant des pratiques BDSM, et la liste est encore une fois loin d’être exhaustive (ÉPRIS, 2015). Plusieurs de ces modalités et pratiques ne datent pas d’hier me direz-vous, et vous avez raison. La différence majeure, c’est la reconnaissance et la relative acceptabilité sociale dont elles bénéficient de nos jours, comme le démontre par exemple la popularité grand public de productions comme « 50 nuances de gris ».

 

Aujourd’hui, les individus doivent donc non seulement manœuvrer à travers ces diverses possibilités, mais ils ont également l’obligation de faire des choix parmi celles-ci.

 

On ne peut plus se contenter de suivre le chemin unique et clairement désigné, autrefois balisé par diverses institutions (sociales, religieuses, légales, etc.) (Foucault, 1971). Cette obligation à se définir comme un être unique, qui contraste grandement avec le conformisme prôné il y a à peine un demi-siècle, est visible entre autres dans de nombreuses publicités enjoignant l’individu à « être soi-même», «oser être différent », « être unique et se démarquer de la masse », en se procurant par exemple la même paire de jeans qu’un demi-million d’autres personnes. C’est une des manifestations d’un concept que Naomi Klein nomme le marketing identitaire (Klein, 1999).

 

Tous uniques… et égaux?

 

Si nous récapitulons un instant et mettons l’accent sur le domaine dont il est ici question, l’individu postmoderne doit donc, dans un premier lieu, explorer les différentes possibilités de vivre sa sexualité, pour ensuite effectuer, en deuxième lieu, un choix à travers celles-ci et sélectionner le modèle qui lui permettra d’exprimer son unicité. Jusqu’ici, la démarche peut sembler un peu laborieuse, mais relativement simple, n’est-ce pas?

 

Là où les choses se corsent, c’est que tous les choix qui ont été énumérés précédemment ne sont pas socialement perçus comme aussi valables les uns que les autres, et leur acceptabilité sociale varie également selon les catégories sociales auxquelles appartient la personne qui désire les adopter, ou encore selon l’interlocuteur auquel elle s’adresse (Foucault, 1971).

 

On ne peut pas dire qu’aujourd’hui, il est aussi bien accepté d’annoncer dans un repas de famille que nous vivons dans une relation polyamoureuse homosexuelle que d’affirmer dans le même contexte que nous sommes dans un couple hétérosexuel lié par le mariage.

 

Certaines personnes peuvent également bénéficier de privilèges, c’est-à-dire que leur situation est plus facile à justifier et mieux acceptée socialement. Par exemple, les propos d’un homme adulte qui mentionne avoir pris part à une relation sexuelle à plusieurs ne recevront certainement pas le même accueil que ceux d’une adolescente qui raconte avoir eu la même expérience (Caron, 2014; Larose, 2016). Spontanément, on peut s’imaginer que l’homme recevra une certaine gratification, et peut-être même de l’admiration de la part de ses pairs, alors que la même expérience sexuelle chez la jeune fille suscitera probablement de l’inquiétude ou un jugement défavorable. Alors que les caractéristiques pouvant nuire à la reconnaissance de ses choix (l’inverse des privilèges mentionnés précédemment) sont nombreuses (être une personne racisée, faire partie d’une minorité sexuelle, etc.), nous nous attarderons plus précisément à l’âge et au sexe dans le présent article.

 

Des messages contradictoires

 

En effet, tous les éléments qui ont été mentionnés jusqu’à maintenant permettent d’esquisser un portrait du contexte social actuel dans lequel les jeunes tentent de vivre leur sexualité, définir leur identité et faire reconnaître leurs choix en lien avec celle-ci. On peut ainsi avancer qu’ils se trouvent dans une position particulière, à l’intersection entre des discours parfois contradictoires:

 

les messages leur disant qu’ils doivent vivre une sexualité unique et épanouie, et ceux leur disant qu’ils sont trop jeunes, vulnérables et naïfs pour prendre de telles décisions par rapport à un domaine recelant de dangers.

 

En effet, ils continuent de voir les messages prônés par des magazines féminins leur proposant, par exemple, un palmarès des expériences sexuelles les plus excitantes et inusitées à vivre au moins une fois dans sa vie. Lorsqu’ils les mettent en application, on a pourtant tôt fait de leur rappeler que ces comportements sont chez-eux inadéquats, en raison de leur âge. L’explication, dans la vaste majorité des cas, s’arrête là, et on peine à justifier en profondeur pourquoi les jeunes, à qui on exige autonomie, maturité et capacité à faire des choix pour leur futur, seraient soudainement incapables de faire preuve des mêmes aptitudes lorsqu’il s’agit du domaine de la sexualité. (Caron, 2014; Larose, 2016; Blais et al., 2009).

 

Lorsqu’on parle de sexualité aux jeunes, c’est encore aujourd’hui majoritairement pour les mettre en garde contre les ITSS, les grossesses non désirées et autres dangers, et trop rarement pour leur parler de plaisir et des apports de la sexualité.

 

Ce n’est pas non plus tout de parler de sexualité positivement, il faut bien le faire, puisque ces messages peuvent aussi rapidement tomber dans le registre d’une pression sociale.

 

L’agentivité sexuelle

 

Cette capacité à prendre des décisions pour soi-même et faire preuve d’un pouvoir d’agir, elle a été définie par certains auteurs sous le terme agentivité (Lang, 2011). Appliquée au domaine qui nous intéresse présentement, celle-ci est simplement désignée comme l’agentivité sexuelle, ou la capacité à faire des choix éclairés concernant sa sexualité et la manière de vivre cette dernière.

C’est un des aspects qui a attiré mon attention lors des recherches que j’ai faites dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, et qui m’a donné envie d’explorer les deux questions suivantes :

 

Les jeunes adultes sont-ils capables de faire preuve d’agentivité sexuelle?

 

Si tel est le cas, comment y arrivent-ils dans le contexte qui vient d’être présenté?

 

En plus d’une recherche dans la littérature à ce sujet, j’ai effectué des entrevues avec quelques personnes faisant partie de cette catégorie d’âge (de jeunes adultes âgés entre 18 et 24 ans) dans l’espoir d’apporter des pistes de réponse à cette question. Celle-ci est bien sûr trop vaste pour y répondre ici dans l’ampleur de détails qu’elle requiert, mais il est tout de même possible d’énoncer les grandes lignes des conclusions que la démarche de recherche m’a permis d’ébaucher.

 

Les entrevues que j’ai menées ont été l’occasion de recueillir les propos de 9 jeunes adultes aux parcours sexuels et aux opinions diversifiés. Malgré les différences qui les séparaient les uns des autres, ils décrivaient un portrait relativement similaire du contexte social actuel, présentant notamment les éléments qui ont été décrits précédemment. Ceux-ci comprenaient à la fois certains messages véhiculés par exemple par la publicité pour des produits de consommation, les enjoignent à avoir la sexualité la plus active et variée possible, alors que d’autres discours provenant de leurs parents ou de divers intervenants de la santé publique leur rappelaient constamment les dangers que présentent les activités sexuelles (grossesse, pratiques considérées comme dégradantes, atteinte à la morale et l’intégrité, ITSS, etc.).

 

Négocier les discours

 

La variable qui changeait le plus d’un participant à l’autre était en contrepartie le positionnement de chacun par rapport à ces messages variés.

 

Ainsi, certains d’entre eux insistaient sur la nécessité de ne pas avoir de trop nombreux partenaires sexuels, alors que d’autres mettaient l’accent sur l’importance de multiplier les expériences diversifiées.

 

Plusieurs considéraient qu’il est important de vivre au moins une expérience homosexuelle dans sa vie, alors que ce même discours n’était pas présent chez les autres. On peut donc estimer qu’alors qu’ils sont exposés à des messages similaires, ils ne les interprètent et ne les appliquent pas tous de la même façon.

 

Comment peut-on expliquer ces divergences? Par plusieurs facteurs, très certainement, dont l’agentivité sexuelle. Ainsi, en vivant chacun sa sexualité de manière différente et en interprétant les discours sociaux de manière tout aussi variée, on pourrait estimer qu’ils mettent en pratique leur pouvoir décisionnel et s’expriment avec un relatif libre-arbitre. Dans la manière dont ils relatent leurs expériences sexuelles, les participants ont tous fait preuve d’une réflexivité évidente, c’est-à-dire que chacun d’entre eux avait réfléchi et fait des choix face à sa sexualité, créant ainsi un genre de guide moral balisant ses actions, à travers lequel il énonçait des arguments et des explications pour les appuyer. On ne peut donc pas attribuer les différences entre l’expérience de la sexualité qu’ont faite les participants seulement au hasard, puisque ces derniers disent avoir réfléchi, hésité, mesuré les avantages et les possibles conséquences, pour finalement prendre des décisions qu’ils sont aujourd’hui capables de justifier.

 

Les nombreux discours contradictoires dont ils sont la cible, ils ne se contentent donc pas de les recevoir de manière passive comme plusieurs semblent le sous-entendre: ils les négocient. Ils adoptent certains messages et en rejettent d’autres, ils les conjuguent pour créer des hybrides, ils les acceptent puis les mettent de côté selon les circonstances.

 

Les possibilités de manipulation sont quasi infinies, et sont autant d’occasions de mettre en œuvre son agentivité sexuelle (Gagnon et Simon, 1986).

 

À travers les diverses raisons évoquées pour justifier leurs choix en matière de sexualité, une grande partie de celles-ci pouvait être réunie sous la catégorie de l’authenticité. Cela nous ramène, si vous vous souvenez bien, à la deuxième caractéristique de la postmodernité qui a été décrite, soit l’obligation à être soi-même, unique, à exprimer sa véritable nature (Hills, 2015). Plus que de correspondre aux normes donc, les participants ont en très grande majorité justifié leurs pratiques sexuelles par le besoin d’être authentique, honnête envers soi-même et ses préférences individuelles.

 

Qu’est ce que cela veut dire?

Qu’il est nécessaire de revoir la manière dont on perçoit le rapport des jeunes avec la sexualité.

 

Alors qu’on les dépeint généralement comme vulnérables (c’est encore plus le cas lorsque ces jeunes sont de sexe féminin) ils démontrent pourtant faire preuve d’agentivité. Un élément qui contribue peut-être à invisibiliser cette démarche est le fait que cela ne se fait pas toujours consciemment. En effet, les jeunes semblent souvent se dévaloriser dans ce domaine et minimiser leur capacité à faire des choix, même si leurs propos mettent cette dernière aptitude en relief de manière évidente. On peut donc avancer qu’ils internalisent en partie les discours niant leur pouvoir réflexif et d’action. Comme il a été présenté précédemment, ils ne sont par contre pas perméables à tous les discours, et les travaillent telle une matière première, en les analysant, les critiquant, les adoptant ou les rejetant. Ils sont également créatifs dans leur manière de donner naissance à des hybrides, de se tourner vers des sources d’information alternatives ou même de créer leurs propres lignes de conduite lorsque celles qui leur sont proposées ne leur conviennent pas.

 

Ce qui ressort également de cette analyse, c’est la manière alarmiste et infantilisante que nous avons souvent de parler de la sexualité des jeunes.

 

Il faut considérer ces préoccupations démesurées pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire un héritage maquillé de normes morales contraignantes, déguisées sous le couvert de la science ou du consumérisme.

 

Nos peurs pour les pratiques sexuelles des jeunes démontrent une problématisation néfaste de la sexualité, comme une activité dangereuse qui doit être socialement contrôlée et régie, et des préjugés tenaces envers la jeunesse. Alors que ceux-ci les dépeignent comme trop vulnérables à tous les messages sociaux leur étant envoyés, on se retrouve malheureusement à jeter ainsi de l’ombre sur les nombreuses forces dont ils font l’acquisition et l’utilisation au cours de cette période riche qu’est celle de la découverte de la sexualité.

 

Références

 

Blais, M., Raymond, S., Manseau, H. et Otis, J. (2009). La sexualité des jeunes Québécois et Canadiens. Regard critique sur le concept d’«hypersexualisation». Globe: revue international d’études québécoises, 12(2), 23-46. 10.7202/1000705ar

 

Bozon, M. (2013). Sociologie de la sexualité (3e éd.). Paris : Armand Colin.

 

Caron, C. (2014). Vues, mais non entendues. Les adolescentes québécoises et l’hypersexualisation. Québec : Les presses de l’université Laval.

 

Daoust, V. (2005). De la sexualité en démocratie. L’individu libre et ses espaces identitaires. Paris : Presses universitaires de France.

 

ÉPRIS. Étude des parcours relationnels intimes et sexuels. [s. d.]. Récupéré le 12 septembre 2015 de http://www.epris.uqam.ca/

 

Foucault, M. (1971). L’ordre du discours. Paris : Gallimard.

 

Gagnon, J.H. et Simon, W. (1986). Sexual Scripts : Permanence and Change, Archives of Sexual Behavior, 15(2), 97-120.

 

Hills, R. (2015). The Sex Myth. New York: Simon and Schuster paperbacks.

 

Klein, N. (2001). No logo. Paris : Leméac.

 

Lang, M.-È. (2011). L’«agentivité sexuelle» des adolescentes et des jeunes femmes : une définition. Recherches féministes, 24(2), 189-209. 10.7202/1007759ar

 

Larose, V. (2016). Analyse du discours d’intervention sur l’hypersexualisation au Québec : une réflexion critique exploratoire. (Mémoire de maîtrise). Université du Québec à Montréal. Récupéré d’Érudit

 

Lyotard, J.-F. (1979). La condition postmoderne : rapport sur le savoir. Paris : Éditions de Minuit.

 

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