FACEBOOK ET LE COUPLE : JALOUSIE, QUAND TU ME PRENDS

CHRONIQUE | 24 OCTOBRE 2017

Sophie D. Morin | B.A. Sexologie (en cours)

La dernière décennie fut marquée par la montée en puissance du réseau social Facebook. En effet, depuis sa création, ce phénomène n’a cessé de gagner en popularité jusqu’à atteindre en moyenne 1.32 milliard d’utilisateurs Facebook actifs par jour (Facebook, 2017a). D’ailleurs, au Canada, 93% des jeunes de 18 à 34 ans utiliseraient ce réseau social. Cependant, il serait faux de croire que les milléniaux sont la seule génération à être « connectée ». Au risque de vous surprendre, 69% des personnes canadiennes de 65 ans et plus auraient un compte Facebook (Sherpa Marketing, 2014). Ainsi, l’omniprésence de Facebook à travers les générations est indéniable.

 

Comme la plupart d’entre vous le savent déjà, Facebook vise à « favoriser le partage entre les gens et à rendre le monde plus ouvert et connecté » (Facebook, 2017b). Ce site permet aux utilisateurs de Facebook de « rester en contact avec leurs amis et leur famille […] [ainsi que de] partager et exprimer ce qui leur tient à cœur » (Facebook, 2017b). Ainsi, par sa nature même, ce réseau social permet aux utilisateurs d’acquérir de l’information à laquelle ils n’auraient pas accès en dehors de la réalité virtuelle. Cette nouvelle accessibilité vient s’immiscer dans la dynamique des relations romantiques (Muise, Christofides et Desmarais, 2013).

 

En effet, l’obtention de renseignements liés à la relation romantique, tels que l’ajout de photos, d’amitiés et de commentaires sur la page Facebook du partenaire, expose l’usager à du contenu qui pourrait potentiellement provoquer de la jalousie (Muise et al., 2009).

 

Puisque plusieurs définitions de la jalousie existent, dans le contexte de cette chronique, la jalousie romantique sera définie par : « une réaction face à une menace de l’estime de soi et/ou de la qualité ou de l’existence de la relation romantique » (White, 1981). D’ailleurs, la jalousie peut générer chez un individu maintes émotions, dont « la peur, la tristesse, la frustration, l’hostilité, l’inconfort, la solitude et la peine » (Sharpsteen et Kirkpatrick, 1997). En outre, la dépression est également une conséquence possible résultant d’un sentiment de jalousie. Ces bouleversements affectifs peuvent aussi être accompagnés de difficultés au sein du couple. En effet, une diminution de la satisfaction relationnelle et une augmentation des conflits sont des contrecoups probables de la jalousie romantique. De surcroît, ces difficultés relationnelles peuvent mener à la séparation ou au divorce (Fleischmann, Spitzberg, Andersen et Roesch, 2005). Toutefois, avant d’en arriver à la cessation de cette union, il se peut que l’individu jaloux mette en place des tactiques de rétention du partenaire. Si ces tentatives échouent, la violence en vue de contrôler leur partenaire pourrait lui apparaître comme une solution viable (Shackelford, Goetz, Buss, Harald et Hoier, 2005). En effet, Daly et Wilson (1988) affirment que la jalousie serait le motif principal de violence entre partenaires romantiques, et que celle-ci pourrait même mener à l’exécution d’un homicide.

 

L’utilisation de Facebook et la jalousie romantique

 

Facebook serait une source potentielle d’inquiétudes relationnelles (Muise, et al., 2009). En effet, la nature ouverte de cet environnement génère une accessibilité nouvelle pour certaines informations qui ne le seraient pas autrement (Elphinston et Noller, 2011; Muise et al., 2009). Ainsi, les utilisateurs peuvent se heurter à quatre catégories d'événement provoquant potentiellement la jalousie romantique : le manque de contexte de certaines situations qui peut mener à une ambiguïté, des interactions avec d’anciens partenaires, une preuve d’intérêt du partenaire envers une autre personne ou l’inverse de cette situation (Sheets et Wolfe, 2001). En outre, plusieurs auteurs attribuent la jalousie romantique liée à Facebook au caractère équivoque du contenu concernant un partenaire sur ce réseau social (Elphinston et al., 2011; Muise et al, 2009; Muscanell, Guadagno, Rice et Murphy, 2013). En d’autres termes, l’accès constant à du contenu personnel provoquerait de la jalousie au sein des couples (Farrugia, 2013; Hurton, 2011; Muise et al., 2009).

 

Ainsi, la relation entre l’utilisation de Facebook et le sentiment de jalousie a été étudiée et affirmée par de nombreux auteurs  (Cole, 2010; Farrugia, 2013; Marshall et Benjanyan, 2012; Muise et al., 2009; Utz et Beukeboom, 2011). Autrement dit, le temps passé sur Facebook serait positivement associé à la jalousie romantique vécue en lien avec ce réseau social (Elphinston et al., 2011; Farrugia, 2013; Hurton, 2011; Muise, et al., 2009). Cependant, il y des contradictions dans la littérature scientifique quant à l’influence du genre sur l’expérience de la jalousie. D’une part, Hurton (2011) propose que le lien entre le temps d’utilisation de Facebook et la présence de jalousie romantique soit plus fort chez les hommes. Pourtant, d’autres études affirment que ce sont les femmes qui sont plus susceptibles d’éprouver ce sentiment en contact avec Facebook (Muise et al. 2009; Muscanell et al., 2013). Cela pourrait être expliqué par le fait que les femmes passeraient plus de temps sur Facebook, par rapport aux hommes. Elles auraient donc plus d’opportunités à entrer en contact avec des situations provoquant potentiellement de la jalousie (Muise et al., 2009).

 

Quelles sont les caractéristiques qui influencent la jalousie romantique?

 

Certaines caractéristiques personnelles et relationnelles peuvent aussi influencer l’expérience de la jalousie liée à Facebook. D’abord, pour certains auteurs, la confiance envers l’autre partenaire semble être le seul facteur relationnel influençant la jalousie (Muise et al., 2009; Marshall et al. 2012). Par contre, certaines études contredisent ce fait en proposant d’autres éléments influençant l’expérience de ce sentiment. Utz et Beukeboom (2011) suggèrent qu’il y aurait une association négative entre l’estime de soi et la jalousie éprouvée. D’ailleurs, cette étude montre que ce facteur relationnel serait une variable modératrice entre les effets de l’utilisation de Facebook sur le sentiment de jalousie.

 

En outre, Kallis (2011) propose que l’engagement perçu au sein du couple soit négativement associé à la jalousie romantique, puisque l’individu interpréterait moins les situations encourues sur Facebook comme menaçantes. Cependant, Cole (2010) montre dans son étude qu'il n’y aurait pas de relation entre la jalousie et ce facteur relationnel.

 

L’incertitude relationnelle et la surveillance en ligne du partenaire

 

Avant tout, l’incertitude selon Knobloch et Solomon (1999) peut prendre source dans les limites comportementales acceptables au sein du couple, la réciprocité des sentiments parmi les partenaires, le futur commun perçu ou le partage du statut romantique aux personnes externes à la relation. Afin de gérer cette incertitude, certaines personnes utilisent Facebook comme outil de gestion de ce sentiment (Cole, 2010; Stewart, Dainton et Goodboy, 2014). Les comportements les plus communs de gestion d’incertitude seraient « l’écriture sur le profil d’un partenaire, l’affichage de photos du partenaire et le visionnement de l’historique des photos de ce dernier » (Cole, 2010).

 

D’une part, Muise et ses collègues (2009) affirment qu’il n’y aurait aucune association entre la jalousie liée à Facebook et l’incertitude relationnelle ressentie. Néanmoins, il y aurait un lien entre l’incertitude et la surveillance en ligne du partenaire, qui serait le deuxième comportement le plus fréquent répertorié sur Facebook (Cole, 2010; Steward et al., 2014). Ainsi, puisque plusieurs auteurs notent une association significative entre la surveillance du profil du partenaire ainsi que de ses activités et la jalousie liée au réseau social, l’incertitude relationnelle serait un facteur modérateur (Hurton, 2011; Muise et al., 2009, 2013; Steward et al., 2014; Utz et al., 2011).

 

Plusieurs hypothèses sont avancées quant à la nature du lien entre la jalousie liée à Facebook et la surveillance en ligne du profil du partenaire. Une des explications les plus utilisées est celle du « feedback loop » de Muise et ses collègues (2009). Cette notion repose sur le caractère possiblement cyclique de l’interaction entre la jalousie et la surveillance. En effet, Facebook serait un réseau susceptible d’exposer les utilisateurs à du contenu provoquant potentiellement de la jalousie romantique. Afin de diminuer l’incertitude ressentie, un individu pourrait s’adonner à de la surveillance en ligne, ce qui l’exposerait encore à d’autres situations générant possiblement de la jalousie (Marshall et al. 2012; Muise et al. 2009).

 

En somme, Facebook, en raison de l’accès au contenu concernant un partenaire, serait une source potentielle d’inquiétudes relationnelles menant parfois à de la jalousie romantique et à la surveillance en ligne. Il est important de prendre au sérieux le vécu des couples aux prises avec cet enjeu sexologique et technologique, considérant les diverses conséquences négatives que peut avoir la jalousie sur le couple et les partenaires. D’ailleurs, il serait intéressant de baser certaines des interventions thérapeutiques sur les facteurs influençant la jalousie et la surveillance en ligne du partenaire, tels que la confiance envers l’autre partenaire, l’estime de soi, l’engagement perçu au sein du couple.

 

Références

 

Cole, M. (2010). Jealousy and attachment 2.0 : The role of attachment in the expression and experience of jealousy on Facebook. (Mémoire de maîtrise). University of Central Florida. Récupéré de UCF College of Graduate Studies electronic Electronic thesis and dissertation gateway.

 

Daly, M. et Wilson, M. (1988). Evolutionary social psychology and family homicide. Science, 242]

(4878), 519-524. DOI: 10.1126/science.3175672

 

Elphinston, R.A., et Noller, P. (2011). Time to face it! Facebook intrusion and the implications for romantic jealousy and relationship satisfaction. Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking, 14(11), 631-635. DOI : 10.1089/cyber.2010.0318.

 

Facebook. (2017a). Facebook Reports Second Quarter 2017 Results. Récupéré de

https://s21.q4cdn.com/399680738/files/doc_news/2017/FB-Q2'17-Earnings-Release.pdf

 

Facebook. (2017b). Informations sur la société. Récupéré de

https://fr.newsroom.fb.com/company-info/

 

Farrugia, R.C. (2013). Facebook and relationships : A study of how social media use affecting long-term relationships. (Mémoire de maîtrise). Rochester Institute of Technology. Récupéré de RIT Scholar Works  http://scholarworks.rit.edu/theses

 

Fleischmann, A.A., Spitzberg, B.H., Andersen, P.A. et Roesch, S.C. (2005). Tickling the monster: Jealousy induction in relationships. Journal of Social and Personal Relationships, 22(1), 49-73. DOI: 10.1177/0265407505049321

 

Hurton, T. (2011). Green-eyed Facebook monster : Social network use and relationship disruption. (Thèse de baccalauréat). Providence College, Récupéré de Digital Commons

http://digitalcommons.providence.edu/

 

Kallis, R.B. (2011). We’re (more than) friend on Facebook : An exploration into how facebook use can lead to romantic jealousy. (Mémoire de maîtrise). University of Delaware. Récupéré de ProQuest Dissertations & Theses

 

Knobloch, L.K., et Solomon, .D.H. (1999). Measuring the sources and content of relational uncertainty. Communication Studies, 50(4), 261-278. DOI:10.1080/10510979909388499

 

Marshall, T.C., Benjanyan, K., Di Castro, G., et Lee, R.A. (2012). Attachment styles as predictors of Facebook-related jealousy and surveillance in romantic relationships. Personal Relationships, 20(1), 1-22. DOI: 10.1111/j.1475-6811.2011.01393.x

 

Muscanell, N.L., Guadagno, R.E., Rice, L., et Murphy, S. (2013). Don’t it make my brown eyes green? An analysis of Facebook use and romantic jealousy. Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking, 16(4), 237-242. DOI: 10.1089/cyber.2012.0411

 

Muise, A., Christofides, E. et Desmarais, S. (2009). More Information than you ever wanted: Does Facebook bring out the green-eyed monster of jealousy? CyberPsychology and Behavior, 12(4), 441-444. DOI: 10.1089=cpb.2008.0263

 

Muise, A., Christofides, E., et Desmarais, S. (2013). ‘’Creeping’’ or just information seeking? Gender differences in partner monitoring in response to jealousy on Facebook. Personal Relationships, 22(1), 35-50. DOI: 10.1111/pere.12014

 

Shackelford, T.K., Goetz, A.T., Buss, D.M., Harald, A.E. et Hoier, S. (2005). When we hurt the ones we love: Predicting violence against women from men’s mate retention. Personal Relationships, 12(4), 447-463. DOI: 10.1111/j.1475-6811.2005.00125.x

 

Sharpensteen , D.J., et Kirkpatrick, L.A. (1997). Romantic Jealousy and adult romantic attachment. Journal of Personality and Social Psychology, 72(3), 627-640. DOI: 10.1037//0022-3514.72.3.627

 

Sheets, V.L., et Wolfe, M.D. (2001). Sexual Jealousy in Heterosexuals, Lesbians, and Gays. Sex Roles, 44(5), 225-276. DOI: 10.1023/A:1010996631863

 

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Stewart, M.C., Dainton, M., et Goodboy, A.K. (2014). Maintaining Relationships on Facebook : Associations with uncertainty. Jealousy, and Satisfaction, Communication Reports, 27(1), 13-26. DOI: 10.1080/08934215.2013.845675

 

Utz, S., et Beukeboom, C.J. (2011). The role of social network sites in romantic relationships : Effects on jealousy and relationship happiness. Journal of Computer-Mediated Communication, 16(4), 511-527. DOI:10.1111/j.1083-6101.2011.01552.x

 

White, G.L. (1981). A model of romantic jealousy. Motivation and Emotion, 5(4), 295-310. DOI :10.1007/BF00992549

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