L'ORIENTATION SEXUELLE – INDICATEUR IMPARFAIT DE VÉCU ET DE PRATIQUES SEXUELLES

CHRONIQUE | 9 janvier 2017

Laurence Dion | Candidat.e M.A. sexologie (Auteur.e)

Marie-Aude Boislard | Ph. D (Co-auteure)

La sexualité des femmes ayant des relations sexuelles avec des femmes (FARSAF) est très peu documentée. Les rares études qui ont porté sur la sexualité des FARSAF notent qu’elles commencent leur vie sexuelle plus jeunes et rapportent un nombre plus élevé de partenaires sexuel-le-s que leurs paires hétérosexuelles, ces comportements étant directement liés à une exposition accrue aux infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS) (Goodenow et al., 2008; Ybarra et al., 2016). Par contre, puisque les stratégies d’éducation à la santé sexuelle véhiculent une image phallocentrique des ITSS, la sexualité des FARSAF est souvent faussement présentée comme étant sans risque. Il importe que les intervenant-e-s en santé sexuelle demeurent critiques face à leurs constructions de la sexualité non-hétérosexuelle. Cette chronique a pour but d’apporter un regard critique sur les connaissances actuelles en matière de pratiques sexuelles non-coïtales afin de mettre en lumière les enjeux propres à la sexualité des FARSAF.

 

Bien que la recherche abonde sur ce qui constitue (ou non) un acte sexuel, peu de recherches se penchent sur les différences qui existent dans la conceptualisation de l’acte sexuel selon l’orientation sexuelle et le genre (Barnett et al., 2017; Byers et al., 2009; Cohen et Byers, 2014; Diamond, 2015; Diorio, 2016; Horowitz et Bedford, 2017; Horowitz et Spicer, 2013; Preciado et Peplau, 2012). Les études sont souvent cis-hétéro-centriques, établissent le coït phallo-vaginal comme l’unique marqueur de la transition à une sexualité active, et laissent peu de place à la diversité sexuelle au-delà de l’homosexualité et de la bisexualité. Cependant, même lorsque les études recrutent des participants non-exclusivement hétérosexuels, elles ont tendance à les situer dans des catégories de genre et d’orientation sexuelle fixes, étanches, et qui présupposent à tort qu’une seule définition existe pour chacune de ces orientations.

 

Ce manque de nuances constitue une limite importante dans l’état actuel des connaissances, occultant par le fait même les différents vécus sexuels de personnes s’auto-identifiant d’une même orientation sexuelle.

 

Diorio (2016) a étudié les sources de la présomption largement acceptée que le coït phallo-vaginal constitue l’acte sexuel paradigmatique, ainsi que les implications de cette présomption pour la santé des adolescents au cours de leur développement sexuel. Selon cette étude, les discours tenus dans les milieux médicaux et sociaux établissent et maintiennent cette dichotomie des pratiques sexuelles, avec d’un côté les actes coïtaux et de l’autre ceux non-coïtaux, qui ne sont souvent considérés que préliminaires au coït. Grâce à une revue de l’état des connaissances, Diorio (2016) a permis de démontrer que ces discours sont généralement renforcés par les professionnels de la santé et les intervenants auprès des adolescents. Pour leur part, les études évaluant la perception de certains actes en tant que abstinents ou sexuels qui préservent ou non la virginité se penchent souvent presque exclusivement sur les participants hétérosexuels, comme dans une étude sur « la population universitaire » dans laquelle moins de 3% des répondants s’auto-identifient comme gai, lesbienne, bisexuel.le ou queer (Byers et al., 2009). De façon similaire, selon cette étude, les seuls comportements classés comme étant sexuels à part entière étaient la pénétration phallo-vaginale et phallo-anale, démontrant cette idée que le coït est central à la conception de l’acte sexuel véritable.  Ainsi, les écrits sur la sexualité sont teintés de biais hétéro- et androcentriques, et se basent généralement sur le modèle de couple traditionnel homme—femme (Diorio, 2016). Le concept de virginité est encore largement utilisé, tant dans la littérature scientifique que dans le langage populaire.

 

Toutefois, pour plusieurs, le fait que la virginité ne soit perdue que lors du coït et que l’activité sexuelle à proprement parler commence avec celui-ci rendent invisibles plusieurs formes de sexualité, dont celle des FARSAF.

 

Acte sexuel ou non?

 

Dans une récente étude demandant aux répondants de classifier certains actes en tant que chastes, sexuels qui maintiennent la virginité, ou sexuels résultant en la perte de virginité, les répondants masculins associaient une plus grande variété d’actes à la chasteté que leurs pairs féminins – par exemple, la masturbation lors d’un contact téléphonique (phone sex) ou virtuel (skype sex ou sexting) et au cours duquel l’autre partenaire atteint l’orgasme (Barnett et al., 2017). Des études similaires ont montré que, par exemple, la stimulation manuelle et orale des parties génitales sera plus souvent considérée comme un acte sexuel à part entière par les FARSAF que par leurs pairs masculins et/ou hétérosexuel-le-s, qui eux auront tendance à considérer ces actes comme préliminaires au coït ou qui maintiennent la virginité (Cohen et Byers, 2014; Horowitz et Bedford, 2017; Horowitz et Spicer, 2013). Finalement, une étude auprès de femmes qui ont des relations sexuelles avec des hommes ainsi que d’autres femmes et qui avait pour but d’établir ce qui constituait un acte sexuel dépendant du sexe du partenaire a montré qu’une plus grande proportion des répondantes (comparativement à des études similaires auprès de femmes hétérosexuelles) indiquait qu’elles considéraient la fellation en tant qu’acte sexuel à part entière (Schick et al., 2016). Il est d’ailleurs noté dans cette même étude que la diversité des réponses de ces participantes va dans le sens d’autres études qui avaient pour but d’établir un lien entre l’orientation sexuelle et les définitions de ce qui est considéré comme acte sexuel. Le cis-hétérocentrisme selon lequel tout acte non-coïtal n’est que préliminaire contribue aux visions généralement plus étroites des personnes hétérosexuelles de ce qu’est véritablement un acte sexuel. L’appartenance à un groupe sexuel minoritaire semble donc jouer un rôle central dans les marqueurs de l’acte sexuel, et ces études affirment ainsi que chez les FARSAF, une plus grande variété d’actes sexuels sont considérés dans leurs définitions de ce qu’est le sexe, comparativement aux données recueillies auprès des femmes hétérosexuelles et des hommes.

 

Virginité et hétérocentrisme

 

Une grande partie des études sur les comportements sexuels se penche sur les personnes gaies, lesbiennes et bisexuelles et se concentre sur leur orientation sexuelle en tant que critère d’inclusion ou d’exclusion, ce qui peut mener à une présomption que tou-te-s les répondant-e-s à une étude qui s’identifient avec une même orientation forment un groupe homogène, alors que ce n’est pas le cas. Gardant cette limite en tête, il ressort toutefois d’entrevues avec des adolescents non-hétérosexuels qu’ils ne pensent pas à leur activité sexuelle en tant que perte de virginité, mais plutôt en termes de « première fois », distinction importante puisqu’elle affecte la formulation des questions de recherche et la qualité des réponses données (Averett et al., 2014). Dans cette même étude, la perte de virginité est demeurée le thème central, même lorsque les participants ont exprimé que le concept ne s’appliquait pas à eux et qu’ils ne pensaient donc pas en termes de maintien ou perte de virginité. Des différences semblables par rapport à la conception de la virginité ont émergé dans des groupes de discussion menés auprès de 76 femmes de Singapour s’identifiant comme lesbiennes ou hétérosexuelles dans des proportions égales (Ho et Sim, 2014). Toutes les participantes considéraient que le coït phallo-vaginal menait à la perte de la virginité. Cependant, certaines participantes lesbiennes ont mentionné ne pas souscrire à la définition la plus répandue de la virginité (comprise dans cette étude comme étant la rupture de l’hymen) lorsque la discussion portait sur la définition du concept de la virginité.

 

De plus, dans une étude qualitative portant sur les scripts de la virginité auprès de 61 adultes de 18 à 35 ans, Carpenter (2001) a observé que l’âge des répondants semblait avoir un effet sur leurs croyances quant à la possibilité de « perdre sa virginité » pour les personnes non-hétérosexuelles. Les répondants plus jeunes, potentiellement plus ouverts à la diversité sexuelle (Blais et al., 2009) étaient davantage d’accord que leurs pairs plus âgés pour dire que les personnes homosexuelles peuvent aussi « perdre leur virginité », dès lors que ce concept est compris comme la transition à la sexualité active et non exclusivement comme premier coït. Les personnes non-hétérosexuelles étaient également plus enclines que leurs pairs hétérosexuels à croire que le sexe oral et anal entraînent aussi la perte de la virginité, élargissant donc sa définition aux contextes hors-coïts et non-hétérosexuels. Une nouvelle étude s’intéressant aux définitions de ce qui constitue un acte sexuel chez les personnes non-hétérosexuelles mentionne que chez les FARSAF, aucun consensus n’a été rendu quant à la signification de l’engagement dans un rapport sexuel (Sewell et al., 2017). Ce manque de consensus démontre la diversité des conceptions de l’acte sexuel chez les populations étudiées.

 

Nécessairement, cela montre l’importance de la variété des méthodes et des horizons idéologiques des chercheurs, qui doivent être conscients de cette diversité chez leur population cible si le but de la recherche est bien de rapporter des faits en leur nom.

 

Se baser sur les comportements plutôt que sur les orientations sexuelles (que sur les orientations sexuelles) pourrait permettre de mieux rendre compte de l’éventail des expériences des personnes non-hétérosexuelles, nonobstant leur auto-identification.

 

Ces études montrent qu’il existe des différences dans la conceptualisation de l’acte sexuel et de la perte de virginité dépendant de l’orientation sexuelle, du genre et de l’âge des répondants. Les femmes non-hétérosexuelles et les jeunes sont généralement plus souples et plus ouverts quant à ce qui représente un acte sexuel, dans le sens où les rapports traditionnels de genre semblent être de plus en plus discutés et déconstruits (Blais et al., 2009; Carpenter, 2001; Ho et Sim, 2014). De ce fait, la sexualité fluide, non-traditionnelle, ou qui n’a pas pour objectif principal la pénétration phallo-vaginale semble plus globalement acceptée. Il est d’ailleurs possible de supposer que moins de jeunes non-hétérosexuels se sentent obligés d’acquérir d’abord une expérience hétérosexuelle et relationnelle, du moins dans les contextes occidentaux qui montrent une avancée des droits des minorités sexuelles, reflétant des changements au niveau social en ce qui a trait à l’acceptation de la non-hétérosexualité (Lévy et Ricard, 2013).

 

Ce détour hétérosexuel est possiblement moins fréquent aujourd’hui pour les jeunes chez qui la non-hétérosexualité est claire dès leurs premières attirances amoureuses et sexuelles, d’où l’importance de ne pas présupposer une fausse homogénéité face à l’éventail de pratiques sexuelles dès les débuts de la sexualité active.

 

Vécu sexuel, orientation sexuelle

 

Il ressort toutefois de ces études que toutes les femmes n’auront pas nécessairement fait l’expérience de coït phallo-vaginal, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas actives sexuellement. Dans un chapitre sur la santé mentale et sexuelle de femmes américaines lesbiennes (âge moyen de 40 ans), une majorité des répondantes ont rapporté avoir eu seulement ou majoritairement des expériences avec d’autres femmes depuis l'âge de 18 ans (Matthews et al., 2006), ce qui montre tout de même une variété de vécu sexuel. L’orientation sexuelle seule aurait laissé présupposer que la totalité de ces femmes n’avaient eu d’expériences sexuelles qu’avec d’autres femmes, alors que cette étude démontre bien la diversité qui peut exister au sein même de groupes s’auto-identifiant d’une même façon.

 

Le vécu sexuel d’une personne n’est donc pas toujours congruent avec l’auto-identification, particulièrement chez les femmes (Diamond, 2015).

 

 Il est à la fois possible pour les femmes hétérosexuelles de s’engager dans des actes non-coïtaux et de se considérer active sexuellement après ceux-ci (Diamond, 2016).

 

Certaines études ont d’ailleurs rapporté des changements identitaires chez 40 à 70% des femmes, montrant que l’auto-identification à une catégorie (e.g. lesbienne) ne peut être utilisée comme seul déterminant du vécu sexuel, puisque ces étiquettes sont sujettes à changement dans le temps (Diamond, 2016). Dès que l’on considère les pressions sociales et le fait que la sexualité est un concept fluide qui continue d’évoluer au cours de la vie sexuelle, il devient plus difficile de présumer (difficile de présumer) que l’orientation sexuelle reflète le vécu ou prédit la trajectoire sexuelle. Selon Chandra et ses collègues (2013), l’attirance et l’identité sexuelle sont corrélées avec les actes sexuels rapportés, mais pas de façon parfaite. Ces données ne sont toutefois pas étudiées lorsque les répondant-e-s sont catégorisé-e-s par orientation sexuelle rapportée. Par exemple, les résultats d’une enquête nationale aux États-Unis ont révélé que bien que presque une femme sur cinq âgée entre 18 et 44 ans soit attirée sexuellement par d’autres femmes, seulement 7.7% s’auto-identifient en tant que femmes lesbiennes ou bisexuelles (Copen et al., 2016).

 

Ainsi, la présomption que toute femme lesbienne ou FARSAF n’a eu des rapports sexuels qu’avec des femmes s’avérerait un glissement logique avec des conséquences pouvant s’avérer sérieuses en matière de santé sexuelle. La corrélation entre identité et parcours sexuels a été très peu étudiée jusqu’à maintenant; il importe donc de ne pas présupposer le vécu sexuel d’un individu en ne se basant que sur l’orientation sexuelle rapportée. Dans tout contexte d’intervention, il est impératif de revoir et mettre à jour nos connaissances quant aux premières activités sexuelles entreprises par les jeunes non-hétérosexuel-le-s, et surtout, chez les FARSAF, au risque de manquer d’évaluer certains risques auxquels les individus de cette population peuvent être exposés, mais qui peuvent se trouver invisibilisés par des étiquettes que nous considérons homogènes.

 

À la lumière de cet état des connaissances, qu’en est-t-il des spécificités de la sexualité des FARSAF, qui font rarement l’objet d’études approfondies ou d’études à l’extérieur de l’angle hétérocentrique de la virginité? À notre connaissance, aucune recherche ne s’est encore penchée sur les premières expériences sexuelles des FARSAF et sur ce qu’elles considèrent comme les activités marquantes de leur entrée dans une sexualité active. Bien que la recherche sexologique n’apporte pas encore de réponses claires à cette question, cette chronique rappelle l’importance de développer un regard critique face aux présomptions issues d’une conception souvent limitée que de ce qui constitue (ou non) un acte sexuel. Ainsi, il importe de ne pas présumer de l’importance qu’un acte intime ou sexuel peut revêtir pour une personne - qu’elle soit issue de la diversité sexuelle ou non -, et de s’interroger face à nos biais afin d’éviter de reproduire des interventions cis-hétérocentriques suggérant que la sexualité active et ses risques se limitent aux activités phallo-vaginales.

 

Il peut valoir la peine de passer du temps à s’assurer que les réponses que l’on reçoit lorsque vient le temps d'évaluer les besoins de notre clientèle signifient bien ce que l’on croit, puisqu’il peut exister un clivage entre nos définitions et les leurs.

 

Références

 

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