LUNETTES ÉROTIQUES

CHRONIQUE | 20 mars 2018

Eden Fournier - Chroniqueuse permanente

Si les lunettes ont généralement pour but de pallier un manque, de corriger un trouble de la vision, celles-ci marquent l’individualité de celle ou de celui qui les portent et « appartiennent aujourd’hui à ce système des objets qui constituent notre standing, indexent un statut social, témoignent de notre ouverture à la modernité et exposent l’expression d’un style » (Evrard, 2003). Or, l’accessibilité et la popularité de celles-ci semblent faire oublier le symbolisme socioculturel que revêt l’objet.

Lors de la dernière étude populationnelle canadienne ayant trait aux troubles de la vision, 57% des adultes canadiens interrogés ont indiqué présenter un tel trouble et, dans la majorité des cas, se sont vus prodigués les soins appropriés afin de corriger celui-ci (Perruccio, et al., 2010). Au regard de l’existence d’alternatives, telles que la chirurgie au laser ou les lentilles cornéennes, orner son visage de verres ophtalmiques semble relever du choix individuel (Murray et Albrechtsen, 2012). Pour certains, la paire de lunettes doit être conçue comme « un mélange indéfinissable d’esthétique et d’érotique » (Evrard, 2003).

Les dernières années ayant été marquées par un retour vers des montures
vintage, le type de monture choisie permet de signifier à l’autre ses référents culturels, ses codes de séduction. À cet effet, une paire de lunettes marron aux verres arrondis ou une imposante monture de plastique aux verres rectangulaires renvoient à deux styles différents : respectivement, celui des années 1930 et celui du début des années 2000. Initialement destinées à pallier un handicap, les lunettes ont désormais pour but de mettre en valeur le corps et le visage de l’individu qui les portent.

Lunettes, fétichisation du corps et capital érotique

Vitols
(1994) illustre le rapport intime liant la personne possédant les lunettes et l’objet en soulignant qu’à la mort d’un proche, il serait difficile de jeter l’objet en question, tant celui-ci semble profondément lié à la personne. En outre, il est d’usage que le visage du défunt soit orné de lunettes lorsque la famille se recueille auprès de lui lors d’une cérémonie funéraire afin que l’apparence de celui-ci corresponde le plus possible à celle de son vivant et d’éviter de magnifier un sentiment d'irréalité.

À l’instar des vêtements, les lunettes constituent un objet constamment en contact avec notre corps, permettant l’expression des désirs de celui ou de celle qui les porte
(Vitols, 1994). Pour Frank Evrard, auteur de l’essai L’érotique des lunettes, la proximité de l’objet au corps au quotidien renvoie à un processus de fétichisation du corps (par soi, mais également par les autres), puisque le corps deviendrait capital : « [Les lunettes] renvoient à une pratique double de son propre corps comme capital et comme fétiche, ou objet de consommation » (Evrard, 2003).

Bien que qu’elle propose une compréhension hétérocisnormative des rapports de séduction, la sociologue anglaise Catherine Hakim (2010) suggère que le corps relève d’une forme de capital, de la même manière que le capital économique, culturel, et social. Pour Hakim, le corps, érotique et érotisé, permet d’expliquer, dans certains cas, certains phénomènes sociaux tels que la mobilité sociale. Le capital érotique, ayant pour pierre angulaire le degré de désirabilité sexuelle d’un individu (
sexual attractiveness), comporte de multiples dimensions (esthétique, visuelle, physique et sociale) pouvant être accumulées au fil du temps, et mises à profit dans diverses sphères professionnelles :

 

«Women and men in many other jobs can also exploit their erotic capital: actors, singers, dancers, models, receptionists, secretaries politics [...], some people who work in public relations, many people who appear on television (TV) or in films—anywhere where looking good, charm, and social skills are important, including politics» (Hakim, 2010).

 

À cet effet, l’une des composantes du capital érotique, la présentation sociale, renvoie aux vêtements, au maquillage, aux parfums, aux bijoux et autres accessoires ayant pour but de projeter à la fois un statut social spécifique et un style unique. Les lunettes auraient donc le potentiel d’alimenter le capital érotique individuel en mettant en valeur certains traits du visage et de la personnalité ou en projetant une identité sociale spécifique. Par exemple, les petites montures marron seraient associées aux bibliophiles (Murray et Albrechtsen, 2012).

Si les lunettes attirent le regard sur le visage, elles le transforment et le cachent à la manière d’un masque. Vitrols
(1994) souligne que « les lunettes peuvent être considérées comme un masque social par lequel les individus expriment des codes, des peurs, des désirs ». À cet effet, les désirs semblent liés à trois registres fantasmatiques : la sapiophilie, les relations de pouvoir érotisées et le corps déviant.

Du sex-appeal de l’intello

Si les lunettes ont été précédemment associées au style vestimentaire, celles-ci s’en distinguent par le lien qui les unit historiquement à la connaissance et, par conséquent, à l’esprit
(Vitols, 1994). Pour les sapiosexuels, l’autre devient source de désir par son intelligence, son érudition. Or, pourquoi les lunettes semblent-elles davantage associées à l’intellectualisme au 21e siècle plutôt qu’à un handicap, du moins, dans la culture populaire ?

Au Moyen Âge, les hommes religieux presbytes, armés de bougies et de besicles, se sont affairés à la retranscription de textes sacrés : les lunettes furent donc associées à la rigueur et à l’effort
(Vitols, 1994). Subséquemment, la création d’universités, en Europe, a su faciliter l’accès à la connaissance et à la démocratisation du savoir. Depuis, les lunettes sont devenues un outil de travail pour de nombreux intellectuels, tels que les chercheurs, les philosophes, les professeurs, les étudiants, les auteurs. Tel que le remarque Vitols (1994) : « Leur point commun est leur forte relation avec le monde du livre et de l’écrit en général ». D’ailleurs, à plusieurs reprises, les porteurs de lunettes furent persécutés, puisque leur apparence semblait corroborer leur appartenance à des groupes précis, critiques du totalitarisme : les intellectuels, les journalistes et les artistes (Evrard, 2003).

Par conséquent, porter des lunettes (idéalement agrémentées de verres ronds), c’est signifier à l’autre son appartenance à une classe sociale précise et souligner une soif de savoir, mais également manifester son désir d’être apprécié (et parfois, érotisé) pour son intelligence.

Glasses Porn

Si les lunettes s’inscrivent parfois dans un jeu de séduction, il appert que celles-ci soient couramment perçues comme un obstacle aux rapprochements intimes : de ce fait, il n’est pas rare que le geste de retirer ses lunettes mette en relief le plaisir sexuel à venir ou s’inscrive dans un rituel amoureux
(Vitols, 1994). Conserver ses lunettes pendant l’acte amoureux relèverait plutôt de l’exception que de la règle.

Puisque les films pornos s’appuient sur les fantasmes et les possibilités non consommées de ceux et de celles qui les regardent, le port de lunettes dans la pornographie
mainstream ou alternative ne fait point figure d’exception. Si dans la vraie vie on le fait sans, en porno, on le fait avec.

En 2017, Mia Khalifa se hissait au deuxième rang du palmarès des pornstars les plus recherchées sur
Pornhub (Pornhub, 2018). Or, dans la plupart des vidéos ayant ponctué sa brève carrière dans l’industrie pornographique, Khalifa arbore d’immenses lunettes de plastique. De la même manière, d’autres figures connues de l’alt porn, Charlotte Sartre et Mickey Mod, n’ont pas hésité à porter des lunettes pour incarner, respectivement, une étudiante obéissante dans Lessons in Discipline et un médecin pervers dans Dirty Doctor.

Par ailleurs, la plateforme
Pornhub souligne que les hommes étaient 160% plus enclins que les femmes à recourir à des mots-clés destinés à trouver des vidéos incluant des lunettes (par exemple, «glasses porn»), et que les visiteurs âgés de 18 à 24 ans étaient les plus intéressés par ce sous-genre. Bien que les recherches pour ce sous-genre équivalent à 2% des recherches pour «MILF», l’expression glasses porn se veut aussi recherchée que les mots «student» et «swinger» (Pornhub, 2016). Si ce phénomène semble marginal, il est à souligner que le mot-clic #girlswithglasses génèrent 857 000 photos sur Instagram.

Beautés déviantes

Le potentiel érotique des lunettes ne saurait être épuisé sans une lecture alternative de celle-ci, au-delà des codes de la porno et des rapports de séduction généralement admis. Le phénomène
Glasses Over Contacts (GOC), où un individu ne présentant pas de sérieux troubles de la vision s’astreint à porter des lentilles cornéennes sous d’épaisses lunettes, et les espaces virtuels érotisant les femmes myopes (dont l’inégalable High Myopic Girls) rappellent que les standards de beauté peuvent être renversés et questionnés : « There is one more important part in wearing glasses - the sexual part. Like many other GOC wearers I like women with strong glasses. The fact that they wear glasses with thick lenses do not detract their beauty. The opposite is true. For me, their glasses and their lenses accentuate and magnify their beauty and sexual attractiveness » (What is GOC?, s.d.).

Peu importe qu’ils soient considérés comme fétichistes ou ayant un intérêt sexuel (très) préférentiel, les adeptes de GOC et les fervents de la myopie semblent voir une beauté et un érotisme auxquels la société peine à s’intéresser.

En soulignant le rapport des lunettes au corps en faisant appel aux notions d’intimité, de fétichisation et de capital érotique, et en soulignant la charge symbolique de l’objet - au regard des liens qui l’unissent au savoir (sapiophilie), au pouvoir (pornographie) et à la subversion (
Glasses Over Contacts) -, le potentiel érotique des lunettes a été mis en lumière. Comme quoi, la paire de lunettes, en tant qu’objet culturel, offre le potentiel de rendre visible les mécanismes par lesquels les individus créent, incarnent et projettent une identité, dans le but d’incarner le désir.

 

Références

Evrard, F. (2003).
L’érotique des lunettes. Paris : Éditions Imago.

Hakim, C. (2010). Erotic Capital. European.
Sociological Review, 26(5), 499-518. DOI https://doi.org/10.1093/esr/jcq014

Murray, S. et Albrechtsen, N. (2012).
Fashion spectacles, spectacular fashion : eyewear styles and shapes from vintage to 2020. Londres : Thames & Hudson.

Perruccio, A.V., Badley, E.M. et Trope, G.E. (2010). A Canadian population-based study of vision problems: assessing the significance of socioeconomic status.
Canadian Journal of Ophthalmology, 45(5), 477-483.

Pornhub. (2018, 9 janvier).
2017 Year in Review. Récupéré de https://www.pornhub.com/insights/2017-year-in-review

Pornhub. (2016, 2 août).
Looking into Glasses Porn. Récupéré de https://www.pornhub.com/insights/glasses-porn

Vitols, A. (1994).
Dictionnaire des lunettes : historique et symbolique d’un objet culturel. Paris : C. Bonneton.

(s.d.)
What is GOC?. Récupéré de http://bobbygoc.sweb.cz/texts/textindex.htm

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