HÉTÉROGÉNÉITÉ DES MOTIFS DE LA VIRGINITÉ TARDIVE

CHRONIQUE | 10 avril 2018

Jessica Bény, candidate M.A. sexologie ; Marie-Aude Boislard, Ph.D

Pendant longtemps, la sexualité des jeunes était principalement examinée sous l’angle des problématiques y étant associées, comme les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) et les grossesses non planifiées. Depuis les années 2000, un changement s’est opéré et les recherches s’intéressent de plus en plus  aux dimensions positives de la sexualité chez les jeunes (Boislard, 2014 ; Tolman et McClelland, 2011), comme la satisfaction sexuelle. Ce changement a éventuellement ouvert la voie à l’étude des motifs pour lesquels un individu a une trajectoire sexuelle développementale désynchronisée par rapport à ses pairs, l’une de ces trajectoires désynchronisées étant la virginité tardive.

 

Les caractéristiques psychosociales prédisant la virginité tardive ont été étudiées. Les études s’intéressant à la virginité tardive se sont majoritairement tournées vers une approche centrée sur les variables (variable-centered approach) permettant d’expliquer l’hétérogénéité des motifs de la virginité tardive. Cette chronique propose un tour d’horizon des divers prédicteurs de la virginité tardive. Le fait de connaître ces derniers pourrait permettre aux intervenants et intervenantes ainsi qu’aux professionnels et professionnelles travaillant dans le domaine du développement de la sexualité chez l’individu d’améliorer leurs interventions ainsi que de les adapter à leur clientèle.

 

Virginité : De quoi parle-t-on ?

 

La perte de la virginité est un concept qui apparaît ambigu au regard des connaissances actuellement disponibles. Ce concept est utilisé de manière interchangeable avec le début de la vie sexuelle active et le fait d’avoir eu des relations sexuelles, et est souvent défini d’un point de vu hétérocentré.

 

C’est en moyenne à 17 ans que débute une vie sexuelle active (Boislard, 2013). Selon Gesselman et ses collègues (2016), l’âge idéal pour avoir sa première relation sexuelle se situerait entre 15 ans et 19 ans. Aux États-unis et dans d’autres pays occidentaux, jusqu’à 40% des jeunes restent vierges après 18 ans (Boislard et al., 2016).

 

De nombreuses études ont essayé de répondre à la question « quels actes entraînent la perte de la virginité ? » (Bersamin et al., 2007; Bogart et al., 2000; Hans et Kimberly, 2011; Sanders et Reinisch, 1999). En réponse à cette question, les relations phallo-vaginales sont majoritairement considérées comme constituant l’acte sexuel par excellence, alors qu’environ 80% des individus considèrent les relations phallo-anales comme entraînant la perte de virginité (Barnett et al., 2017). Quant aux relations bucco-génitales, 25% des participants et des participantes de l’étude de Carpenter (2001) rapportent qu’un individu s’engageant dans une relation sexuelle orale avec un ou une partenaire perd sa virginité. De plus, Randall et Byers (2003) ont noté que 23% de leurs participants et participantes estiment qu’il y a perte de virginité si l’orgasme est atteint lors de sexe oral.

 

En somme, bien que largement utilisé dans le langage populaire et dans la littérature scientifique, le concept même de « virginité » ne semble pas faire consensus ni être universellement défini. Selon un grand nombre de chercheurs, la virginité tardive, quant à elle, est majoritairement définie comme le fait de ne jamais avoir eu de relations sexuelles phallo-vaginale après 19 ans. Elle a été associée à différents facteurs psychologiques et sociaux.

 

Les facteurs psychologiques reliés à la virginité tardive

 

La peur des conséquences négatives (ITSS, VIH/SIDA et grossesses non planifiées) est une raison souvent rapportée du maintien de la virginité. En effet, les résultats de Sprecher et Treger (2015) semblent indiquer que ce motif est une des raisons les plus importantes pour laquelle les participants et participantes souhaitent rester vierges. Cependant, les individus interrogés entre 2005 et 2012 semblent moins rapporter la peur des conséquences négatives comme raison que ceux interrogés entre 2000 et 1995 (Sprecher et Treger, 2015).

 

L’asexualité est également un motif de maintien de la virginité qui relève de facteurs psychologiques. L’asexualité est généralement définie comme une auto-identification désignant tout individu ne ressentant que peu ou pas d’attirances sexuelles (Association pour la Visibilité Asexuelle, s.d.; Bogaert, 2004, 2015). Cette orientation sexuelle se dessine sur tout un spectre. Nous pouvons y retrouver, par exemple, les demisexuels (aucune attirance sexuelle à moins d’un lien émotionnel fort) ou encore les graysexuels (soit des individus qui ressentent peu d’attirance sexuelle ou n’en ressente que dans des conditions particulières) (Association pour la Visibilité Asexuelle, s.d. ; Decker, 2014). Ces individus auraient tendance à être sexuellement actifs plus tardivement que les non asexuels (Bogaert, 2004; Haydon et al., 2014).

 

Les facteurs sociaux liés à la virginité tardive

 

Chez les hommes comme chez les femmes, la fréquence des rendez-vous amoureux pendant l’adolescence augmente la possibilité de débuter une vie sexuelle active (Miller et al., 1997). En effet, dans l’étude de Meschke, Zweig, Barber et Eccles (2000), les individus du groupe « sexuellement inexpérimenté » rapportent avoir eu moins de rendez-vous amoureux que les individus appartenant au groupe « tardif » (16 ans et plus) et au groupe « précoce » (16 ans et moins). De plus, les adolescents en couple ont deux fois plus de probabilité d’avoir une vie sexuelle active que les adolescents célibataires (Bearman, 2001). Parallèlement, avoir eu des relations romantiques pendant l’adolescence augmente de 16% la possibilité de devenir sexuellement actif à chaque nouveau partenaire (Bearman 2001). En outre, nous pouvons supposer que la faible fréquentation d’espaces de socialisation tels l’université, les bars et les salles de sports peut avoir une influence négative sur les opportunités de rencontre et donc retarder la première relation sexuelle phallo-vaginale.

 

Par ailleurs, certains individus vont faire le choix personnel de ne pas perdre leur virginité, car leurs relations amoureuses ne se sont pas avérées significatives. Les individus hétérosexuels de l’étude de Sprecher et Treger (2016) désignent que « ne pas ressentir assez d’amour » pour leur partenaire est une des raisons les plus importantes du maintien de leur virginité. Les femmes vont toutefois rapporter cette raison plus souvent que les hommes (Sprecher et Treger, 2015 ; Sprecher et Regan, 1996). De même, les participants et participantes âgés de 18 à 25 ans de l’étude de Cooke-Jackson et de ses collègues (2015), mentionnent souvent attendre la bonne personne et attendre une relation sérieuse pour commencer leur vie sexuelle.

 

De surcroît, la faible ou l’absence de consommation d’alcool et/ou de drogues, étant généralement associée à une faible intégration sociale, est significativement associée à la virginité tardive (Blinn-Pike et al., 2004 ; Eisenberg et al., 2009 ; Rossi et al., 2017). Selon Rossi et ses collègues (2017), les individus abstinents rapportent consommer moins de substances que les autres participants et participantes.

 

Dans un autre ordre d’idées, les individus ayant une trajectoire migratoire peuvent également démontrer une faible intégration sociale dans le pays d’accueil et donc rester vierges plus longtemps que leurs pairs. Chez les femmes, le fait d’avoir immigré est significativement associé au fait d’entrer plus tardivement dans une vie sexuelle active, alors que chez les hommes, c’est la présence d’une trajectoire migratoire après l’âge de 10 ans qui est significativement associée à la tardiveté sexuelle (Goldberg et al., 2017). Pour les femmes, c’est le discours sur les comportements sexuels, notamment sur la virginité, qui semble constant et influent, peu importe que leur espace de socialisation soit le pays d’accueil ou le pays d’origine (Goldberg et al., 2017).

 

Enfin, la religion fait partie de la définition identitaire de certains individus. Elle a d’ailleurs souvent été rapportée comme étant un facteur du maintien de la virginité (Berg et al., 2014; Boislard et al., 2016; Eisenberg et al., 2009; Hull  et al., 2011). Sprecher et Treger (2015) rapportent que la religion est un prédicteur constant des raisons du maintien de la virginité. Par exemple, les participants et participantes de l’étude de Cooke-Jackson et ses collègues (2015) ont rapporté majoritairement que leurs croyances religieuses avaient influencé leur décision de rester abstinent.

 

Vers une amélioration des connaissances

 

Cet article propose un bref état des connaissances sur les motifs liés à la virginité tardive, les raisons de celle-ci s'avérant être diverses et spécifiques à chaque individu. Ce tour d’horizon offre aux sexologues et autres spécialistes en santé sexuelle la possibilité de mieux comprendre la diversité des raisons qui peuvent conduire amener un individu à rester vierge après 19 ans.

 

Afin d’améliorer et de mieux cibler l’intervention sexologique auprès des individus vierges tardifs, il serait intéressant, pour une future recherche, de vérifier l’existence de profils psychosociaux au sein de ces des individus. Ainsi, les intervenants et intervenantes ou professionnels et professionnelles pourront s’ajuster plus spécifiquement au profil de leur clientèle. Connaître ces différentes raisons ainsi que ces différents profils permettraient d’aider la clientèle à se sentir moins invisibilisée en connaissant les raisons expliquant la virginité tardive et de les aider, notamment ceux qui n’ont pas fait le choix de rester vierges, à éviter le stigmate d’être vierge après 19 ans.

 

Enfin, cette chronique a permis de mettre en lumière deux nouvelles problématiques. D’abord, il n’y a, dans la recherche, pas de consensus quant à la définition de la virginité, qui est le plus souvent définie par une histoire sexuelle exempte de relation phallo-vaginale, les relations phallo-anales étant aussi parfois considérées comme des actes sexuels entraînant la perte de la virginité. Ensuite, la majorité des études définissent la virginité d’un point de vue hétérocentré. Nous pouvons donc nous poser la question quant à la définition de la virginité pour les individus issus de la diversité sexuelle, notamment pour les femmes ayant des relations sexuelles avec des femmes.

 

À partir de quels actes les femmes ayant des relations sexuelles avec des femmes se considèrent-elles comme sexuellement actives ? Pour le moment, à la lumière des recherches actuelles et de la littérature disponible, c’est une question qui reste sans réponse.

 

Références

 

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Bearman, P. et Bruckner, H. (2001). Promising the Future: Virginity Pledges and First Intercourse 1. American Journal of Sociology, 106(4), 859-912. doi:10.1086/320295

 

Bersamin, M. M., Fisher, D. A., Walker, S., Hill, D. L. et Grube, J. W. (2007). Defining virginity and abstinence: Adolescents' interpretations of sexual behaviors. Journal of Adolescent Health, 41(2), 182-188. doi:10.1016/j.jadohealth.2007.03.011

 

Blinn-Pike, L., Berger, T. J., Hewett, J. et Oleson, J. (2004). Sexually Abstinent Adolescents: An 18-Month Follow-Up. Journal of Adolescent Research, 19(5), 495-511. doi:10.1177/0743558403259987

 

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Bogaert, A. F. (2015). Asexuality: What it is and why it matters. The Journal of Sex Research, 52(4), 362-379. doi:10.1080/00224499.2015.1015713

 

Bogart, L. M., Cecil, H., Wagstaff, D. A., Pinkerton, S. D. et Abramson, P. R. (2000). Is it « sex"?: College students' interpretations of sexual behavior terminology. The Journal of Sex Research, 37(2), 108-116.

 

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Boislard, M.-A., van de Bongardt, D. et Blais, M. (2016). Sexuality (and lack thereof) in adolescence and early adulthood: A review of the literature. Behavioral Sciences (Basel), 6(1). doi:10.3390/bs6010008

 

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