TON ATTITUDE SEXISTE, J’EN VEUX PAS À MA CAISSE

TÉMOIGNAGE

Sophie D. Morin

20 septembre 2016

Je me suis fâchée après deux clients pour la première fois en sept ans de travail dans le service à la clientèle. Pour vous mettre en contexte, je suis une caissière dans une épicerie grande surface. Avant ça, j’ai eu d’autres jobines dans des petites épiceries, des cafés pis une fromagerie. J’ai eu mon lot de personnes pas heureuses de la vie qui te font de grands soupirs quand tu leur demandes s’ils vont prendre des sacs en plastique pour leur épicerie, qui te répondent pas quand tu leur dis bonjour avec un grand sourire ou qui continuent de parler au téléphone pendant leur transaction. Après sept ans, ça me fait pu grand-chose. Je vous le dis, on s’habitue à se faire traiter comme un robot ou comme une personne pas de sentiments. Ça «rentre» dans une oreille pis ça sort de l’autre. «Passez une belle journée Madame!»… Même si t’es une pas fine qui m’a même pas regardée une seconde pendant la transaction, derrière tes lunettes fumées.

 

Bref, vous voyez le genre d’environnement plaisant dans lequel j’évolue depuis sept ans (mais on s'entends, il y a des clients adorables et très sympathiques).  Par contre, cette semaine, j’ai eu la chance de faire la connaissance des deux personnes ayant le plus de sable dans leurs bobettes de toute ma vie. Tsé, avoir du sable dans le maillot quand tu vas à la plage c’est assez désagréable merci… bin c’était du monde bin désagréable. Assez pour que je sois fâchée PIS que j’exprime ma colère (ce qui n'est normalement pas une habitude quand tu travailles au service à la clientèle).

 

 

Là, vous me regardez étonnés, en me disant : «Bin voyons, Sophie! Qu’est-ce qu’ils ont fait pour détruire ton calme légendaire?»

 

Je vous explique ça. Le premier monsieur, que nous allons appeler gentiment Frustré #1, est arrivé avec une caisse d’alcool, dans laquelle il manquait une bouteille. Frustré #1 m’a expliqué que c’était la dernière caisse de cette marque et qu’il désirait avoir un prix spécial puisque le produit était incomplet. En sachant déjà ce que ma responsable va me répondre, j'ai quand même décidé de l’appeler pour confirmer, question de donner plus de crédibilité à ma réponse.

 

Comme me l’a indiqué ma responsable, j’ai expliqué à Frustré #1 que je ne pouvais pas lui offrir une réduction sur l’alcool puisque le gouvernement ne nous le permet pas, selon la LOI. C’est comme si la fin de ma phrase avait mis le feu à ses cheveux. Le prochain monsieur dans la file, Frustré #2, a décidé de s’en mêler. Les deux ont commencé à me crier après et à dire que «ça l’a pas de bon sens de traiter des clients de même!» Ils ont commencer à traiter ma responsable de tous les noms possibles. De conne, d’irresponsable, de niaiseuse et j’en passe.

 

Moi j'étais derrière ma caisse, pendant que ma colère montait . Finalement, j'ai décide de dire quelque chose, parce qu'EUX n'avaient pas de bon sens de traiter du monde de même…  surtout pour une bouteille d’alcool. J'ai dis à Frustré #2 de se mêler de ses affaires (First win!). J'ai dis que je n'allait pas tolérer de les entendre rabaisser ma collègue comme ça (Second win). J'ai rajouté qu’on est payé au salaire minimum pis que c'est pas assez cher pour endurer ce genre d’attitude - même si techniquement y’a pas assez d’argent dans le monde qui pourrait me faire accepter ce genre de commentaire (Tour du chapeau!).

 

J’étais bin fière de ma répartie. Par contre, quand je vis de grandes émotions, je rougis. Je suis comme ça. Je sais pas si vous avez déjà deviné la suite, mais moi j’ai été surprise. Frustré #2 a eut le CULOT de me dire «Ça vous va bien les couleurs madame! [insérer rire de Frustré #2]» Ah bin mon [inspiration forcée]. Je voyais ROUGE.

 

Pourquoi dans notre société, quand on est une fille, notre colère n’est pas prise au sérieux? J’ai vraiment senti qu’il ridiculisait mes propos. Pourtant, quand mes collègues masculins se fâchent, les gens deviennent silencieux.

 

Ensuite, deux gars de mon âge, dans la file de ma caisse, ont décidé d’intervenir en disant qu’eux aussi travaillaient dans le «retail» pis que c’était normal que je ne puisse faire de rabais sur la caisse d'alcool à Frustré #1. C’est à ce moment que Frustré #2 a décidé de se calmer. C’était clair qu’il était encore en désaccord avec cette politique, mais avec l’intervention d’un homme dans la situation, il était capable de se résigner face à son mécontentement.

 

 

Il y a fallu que deux hommes, qui ne travaillent PAS dans le magasin, expriment leurs opinions pour le convaincre alors que la caissière ET la responsable avaient clairement expliqué l’impossibilité de la réduction.

 

Pourquoi ces deux hommes avaient été jugés plus compétents que moi et ma responsable?

 

Je suis repartie, cette soirée-là, la tête pleine de rage et d’incompréhension. Ça m’a fait penser à toutes les situations où j’ai vécu du sexisme lors de mes emplois au service à la clientèle.

 

Toutes les fois où je me suis fait dire de sourire… par les clients, par mes collègues et par mes supérieurs. Pourtant, le même traitement n’était pas accordé à mes collègues masculins. Jamais personne ne venait demander à un des gars de sourire plus.

 

 

Toutes les fois où j’ai dû endurer des commentaires de «cruise» pas assez déplacés pour que je dise quelque chose (parce que le client doit rester roi et heureux), mais assez pour me rendre mal à l'aise et laisser un goût amer dans ma bouche.

 

Et la fois où un monsieur m’a serré dans ses bras, sans mon consentement, puis m’a donné un bec dans le cou sans que je ne puisse rien faire. J’avais encore un sentiment de dégoût et de saleté une heure après cette situation.

 

Tout ça pour dire que, même si ç'a été une expérience désagréable avec Frustré #1 et Frustré #2, ça m’a permis d’expérimenter un sentiment de fierté et de dignité. J’ai l’impression qu’à partir de maintenant, j’aurai davantage de courage  pour affirmer mon désaccord ou mon malaise quand une situation sexiste va se présenter à ma caisse. Je crois aussi sincèrement qu’on doit mettre l’accent sur cet enjeu et faire comprendre aux clients que leur attitude sexiste ne sera pas tolérée dans le service à la clientèle.

 

 

Que même si ‘’le client est roi’’,  faire le bouffon au prix de la dignité d’une personne n’est pas acceptable!

 

 

 

 

 

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