LES BELLES ET LES BÊTES: LE MONDE FABULEUX DU METAL

TÉMOIGNAGE

Florence Mo.

28 novembre 2016

Ça fait des années que j’aime le metal, ça fait des années que je vais à des shows de metal. Je le dirai jamais assez: c’est des moments que j’adore. Le sentiment de sortir du monde pendant quelques heures, de te retrouver parmi des gens avec qui t’as l’impression de réellement partager quelque chose. Où tout le monde est là pour le show; où pendant un instant, on laisse tomber les rôles qu’on joue dans la vie quotidienne.

 

Et là, tu te fais pogner une fesse. Tu te dis que c’est normal, ça bouge dans la foule.

 

Et là, à la fin du show, y’a une gang de gars qui t’entourent et qui veulent te suivre jusque chez vous. Tu te dis que c’est normal. T’es à peu près la seule fille dans la salle et ils en profitent.

 

Et là, tu parles avec des gars qui arrivent pas à croire que tu connaisses le band qui jouait et qui te disent en pleine face que t’étais au premier rang juste parce que t’espérais passer en after avec le band. Tu te dis qu’ils sont caves, que t’étais là pour les mêmes raisons qu’eux et que t’as pas à leur prouver quoi que ce soit. Mais t’as beau vouloir, tu peux pas t’en sortir: t’es une fille dans la scène metal.

 

Je sais que c’est un sujet très, très, sensible. Il existe une loi sur internet qui dit que les commentaires sous un article qui traite de féminisme justifient à eux seuls la pertinence du féminisme. On en a un excellent exemple ici: c’est fascinant de voir à quel point les gens grimpent dans les rideaux dès que se pointe l’ombre d’une critique sur le metalleux moyen. Plusieurs personnes, hommes comme femmes, ont souligné les problèmes de sexisme, d’homophobie, de racisme dans le metal. Que ce soit des gens qui disposent d’une certaine tribune sur des blogs, ou encore des musicien-ne-s, la réaction est la même.

 

Si c’est une femme qui en parle, elle chiale pour rien. C’est comme ça le metal; accepte-le. Elle a juste à partir si elle est pas contente, hein.

 

Si c’est un homme qui en parle, c’est juste un SJW (« social justice warrior »), il a aucune crédibilité. On peut rire de lui et le traiter de faggot. Pis en plus, on est là pour la musique, pas pour faire de la politique. Laissez-nous donc tranquilles avec vos histoires.

 

Je compte pas m’engager dans une analyse de la situation; j’ai pas la place pour le faire. Je me contente de raconter ce que je vois. Je prétends pas non plus parler au nom de qui que ce soit ou représenter le vécu des femmes dans le metal; c’est pas pour rien que ce texte est publié comme simple témoignage. Mais c’est aussi un phénomène qu’on retrouve dans plusieurs sous-cultures majoritairement masculines. Je pourrais parler du monde des jeux vidéo, de tout ce qui touche la culture geek. Encore une fois, c’est la même chose.

 

C’est toujours cet espèce de sentiment de « nous contre eux »,

nous contre le reste du monde. Comme si on en venait à croire

 qu’on est d’une quelconque façon supérieur-e-s au reste des gens.

 

Ça, ça peut te mener à accepter des trucs blessants dans ton groupe pour ne surtout pas être étiqueté-e comme un-e SJW ou pire, un-e féministe… Pour ne pas te faire confondre avec ce grand public dont on essaie tant de se dissocier et risquer de perdre la place que t’essaies de gagner dans le groupe.

 

On l’aime, notre musique. On les aime nos shows et il est hors de question de les laisser tomber parce qu’une grosse partie du public est composée de gars passablement douteux. Sauf que ça fait mal, à la longue, de savoir qu’on te considère toujours comme une classe à part. Oui, j’ai plein d’amis dans le milieu avec qui j’ai pas de problèmes, c’est pas la question. Mais aux yeux du reste du public?

 

T’as généralement trois options dans lesquelles tu peux te faire classer: soit t’es la blonde de l’un – et donc tu connais rien à la musique –, soit t’es une poser – et donc tu connais rien à la musique parce que t’es dans le metal juste pour le look –, soit t’es une groupie – et donc tu connais rien à la musique parce que tu veux juste coucher avec le band. J’ajouterais bien sûr la catégorie « metal grrrrrrl », la classique « vraie » metalleuse avec piercings, t-shirt noir et Doc Martens, qui peut passer plutôt bien même si elle est rarement prise au sérieux. Si elle va dans le pit pour se chamailler avec les autres gars, elle est pas sérieuse. Elle fait juste ça pour essayer de se prouver.

 

Je pourrais continuer longtemps là-dessus: si t’es bien habillée, ça veut dire que tu cherches désespérément l’attention, que t’es pas une vraie et que t’es juste une groupie. Si tu t’habilles en mode « masculin », tu fais juste jouer un rôle pour essayer d’être acceptée.

 

Il y a une foule de codes, de symboles, de particularités qui forment l’univers metal. Un show, c’est l’incarnation de tout ça. Tout est poussé à l’extrême, parfois à la caricature. C’est l’occasion de sortir du quotidien et d’entrer dans cet univers. Plein de gens qui sont là mènent leur vie tranquille au quotidien, habillés bien comme tout le monde et les cheveux strictement attachés en queue de cheval. Le show, c’est le moment de sortir tes t-shirts de bands, tes vieux jeans et te laisser aller la crinière avec une bière à la main. Ça, c’est cool; ça, c’est un bon metalleux. Mais la fille qui, elle, profite de ces rares occasions pour sortir son kit goth, maquillage, corset et compagnie, parce qu’elle a jamais l’opportunité de le faire au quotidien: elle, elle cherche l’attention. Et la fille qui se permet d’aller se défouler dans le pit et de crier avec le band, comme tous les gars: elle aussi, elle cherche l’attention.

 

Évidemment qu’elle est pas vraiment là pour le show.

 

Pour une quelconque raison, elle a juste trouvé qu’un show metal, c’était

l’endroit idéal pour aller se montrer et quêter de l’attention. Vraiment, guys?

 

Tout tourne autour de ça: une fille doit constamment prouver qu’elle est vraiment fan. On peut pas prendre pour acquis, comme pour les gars, que si elle est au show c’est pour la raison la plus évidente: venir voir le band qui joue.

 

Je passe sur toutes les fois où on se fait taponner par des gars qui profitent du mouvement de foule pour t’attraper une fesse, parfois de la façon la plus indiscrète qui soit. Je me rappellerai toujours de ce dude qui était derrière moi et qui s’est agrippé à moi en me pognant les seins. Quand je me suis retournée avec l’air de vouloir lui casser la gueule, il s’est justifié en me disant que la foule bougeait beaucoup. Ou de ce gars qui était à côté de moi, accoté contre la rambarde au balcon - même pas au milieu d’une foule - et qui arrêtait pas de se coller sur moi jusqu’à ce que le gars à ma gauche le menace de le lancer en bas. Le fait que je l’avais menacé de le tirer en bas n’avait pas suffi.

 

Je l’écris et je me surprends à me dire: « Ouain. Peut-être que tu cherches un peu les poux en ce moment. C’est pas si grave que ça… » Ben, oui, ça l’est quand même.

 

Pourquoi j’aurais pas le droit de me sentir en sécurité dans un show?

 

Pourquoi j’aurais pas le droit d’en profiter comme tout le monde, sans avoir l’impression d’être un morceau de viande, attention whore de surcroît ?

 

Je parle ici du vécu d’une femme dans le public; il y a aussi tous les obstacles rencontrés par les femmes qui percent en tant que chanteuses ou musiciennes. Je m’y connais moins à ce sujet et d’autres en parlent mieux que je pourrais le faire. Ici, par exemple.

 

Bien sûr, les metalleux en général n’ont jamais prétendu être pro-féministes. Les paroles, les clips, les artworks, ça dégouline de sexisme à toutes les sauces, de l’utilisation de la femme comme argument de vente au viol décomplexé dans certaines chansons. Mais quand tu leur en parles, oh que non, jamais ils sont sexistes et c’est toi qui capotes. C’est juste un rôle qu’ils jouent. C’est toi qui saisis pas l’ironie. On les aime « nos filles », franchement. Mais les aimes-tu pour autre chose que la valorisation que ça t’apporte d’avoir des hot metal chicks dans ton entourage? Meh. Commence donc par arrêter de tourner en ridicule toutes les filles que tu vois apparaître dans ton univers viril, de la fille qui met le pied dans un show pour la première fois à celle qui est là depuis des années.

 

S’il y a un élément que je veux faire ressortir de tout ça, c’est la profonde hypocrisie qu’on retrouve dans ce milieu. Dans le milieu metal, on aime ben ça se vanter qu'on est tellement différents du reste du monde, qu'on est don' marginaux et que nous, on est pas des « moutons » ...

 

Mais non, on est pas différents et on est pas meilleurs que qui que ce soit.

 

On reproduit les mêmes sales comportements que partout ailleurs.

 

Le jour où j'arrêterai d'entendre des filles parler des façons dont on les a agressées dans des shows et de me faire taponner par des inconnus quand je vais voir un band, je commencerai peut-être à y croire.

 

 

© Les 3 sex*. 2017. Tous droits réservés