J’AI VITE COMPRIS QUE JE PRENAIS TROP DE PLACE DANS LA VIE

TÉMOIGNAGE

Sophie D. Morin

1er février 2017

Septembre 2014.

 

J’avais froid tout le temps, même quand il faisait 20°C dehors; je portais des pulls, c’était tout.

 

J’étais irritable; j’étais stressée par l’université, c’était tout.

 

Je ne dormais plus; j’écoutais des vidéos Youtube, c’était tout.

 

Je n’arrivais plus à me concentrer; je n’étudiais plus, c’était tout.

 

Je ne voyais plus mes amis; j’allais faire du sport, c’était tout.

 

Je comptais chaque calorie de la journée; je faisais attention à ma santé, c’était tout.

 

J’étais l’ombre de moi-même; j’étais obsédée, c’était trop.

 

À ce moment-là de ma vie, mon trouble alimentaire me consumait totalement. Pourtant, il y avait toujours une excuse pour ne pas reconnaître ma difficulté. Dans ce témoignage, je ne dirai pas le type de trouble alimentaire que j’ai vécu, car cela ne change pas comment je me suis sentie. Je ne dirai pas non plus le poids que j’ai perdu, parce que je ne veux pas que quelqu’un se compare à moi, ni glorifier cette perte au profit de la « santé ». Avant, je prenais un plaisir malsain à divulguer aux autres le nombre de livres que j’avais perdues, afin d’utiliser leurs félicitations et leur surprise pour justifier mon trouble. À mes yeux, leur réaction était des éloges dithyrambiques au goût amer.

 

Lorsque j’ai touché le fond du baril, j’avais une dysmorphie corporelle aiguë. J’évitais ma réflexion à tout prix, je prenais ma douche les lumières fermées et j’ai brisé son miroir juste pour arrêter de pleurer le matin en me voyant. Je me pesais plusieurs fois par jour. C’était obsessif. Je ne pouvais pas vivre sans ma balance. Elle dictait ma vie et prescrivait ma dose de « bonheur » ou de malheur de la journée. J’avais aussi arrêté de porter les vêtements que j’aimais parce que j’étais certaine qu’ils accentuaient ma « grosseur ». Pendant ma guérison, j’ai arrêté complètement de porter des sous-vêtements et des jeans, parce que lorsque j’en portais, je me « sentais devenir grosse ». Je me « sentais » de plus en plus serrée dans mes vêtements.

 

Je crois qu’il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu lors du développement d’un trouble alimentaire. je crois aussi que certaines personnes sont à la base plus vulnérable à ce genre de trouble, que ce soit par la génétique, par la présence de troubles anxieux ou par autre chose. Bien évidemment, ça ne veut pas dire qu’en la présence de ces facteurs, le trouble alimentaire est inévitable.

 

Pour moi, je crois que ça l’a été mon anxiété, mon perfectionnisme et une adolescence bien difficile côté estime de soi qui ont joué en ma défaveur.

 

J'ai jamais réussi à être une « fille » fille. Quand j’avais 14 ans, je mesurais déjà 5 pieds 8 et j'avais des boutons, des broches, des cheveux de paille et une voix dérangeante.

 

J’ai vite compris que je prenais trop de place dans la vie.

 

Une « vraie » fille, ce n’est pas supposé déplacer de l'air comme ça. J'ai compris que j’étais indésirable, autant par ma présence que mon apparence. À un si jeune âge, se voir comme ça, ça brasse des affaires dans sa tête.

 

Mes pensées malsaines face à mon corps ont eu raison de moi pendant un an, me poussant dans le gouffre qu’est le trouble alimentaire. Au départ, lors que je perdais du poids, j'ai commencé à enfin me sentir « normale » et « fille ». Mais plus le temps avançait, plus j'étais insatisfaite et insatiable.

 

Je suis devenue obsédée par chaque parcelle d’aliment qui entrait dans ma bouche.

 

Tourmentée par chaque calorie dépensée, allant de la course à la mastication de bâtonnets de céleri.

 

Même en ce moment, une période dans laquelle je me considère « en rémission presque complète »,  je dois parfois m’arrêter mentalement. Je dois m’arrêter quand je sens mon esprit déraper dans des pensées malsaines.

 

« T’es bin laide, skip donc ton déjeuner! »

 

« Tsé, un peu de sport, ça te ferait pas de mal. Tu pourrais même être cute pour l’été. »

 

« Tu penses vraiment que tu as l’droit à ce morceau de gâteau ? … T’es sûre ? »

 

 

« STOP ! Wooo, là! On se calme, Sophie. Ton avenir ne se joue pas dans ce morceau de gâteau. Y’a personne de sain qui se torture avant du manger du gâteau. Tu en manges pis tu te dis que c’est bon, bon, bon. »

 

Des fois, je me force aussi à me dire « C’est tu vraiment la pire chose qui peut t’arriver d’être grosse et laide ? ».

 

Avoir une dysmorphie corporelle, ça challenge ton côté féministe.

 

Je me suis souvent fâchée contre moi en me disant que j’étais pathétique de vouloir me conformer aux standards de beauté et de stéréotypes de genre. Je me suis répété mille fois que la femme n’a pas comme seul but d’être excitante et d’être un objet de désir. Je n'ai pas une obligation d'être belle ni désirable, seulement parce que je suis née avec un vagin.

 

C’est une chose de se le dire, mais c’est une chose le mettre en pratique.

 

Quand toute ta vie tourne autour de la nourriture, du corps et du sport, tes pensées n’ont pas beaucoup d’occasions de côtoyer la sexualité. Avoir un trouble alimentaire, c’est comme être en mode survie : tout le reste prend le bord. Je ne voulais plus vivre des moments d’intimité avec mon copain, ni me retrouver seule avec moi-même dans la chambre à coucher. Peu importe ce qu’il pouvait me dire, mon amoureux n’arrivait pas à me faire sentir belle ni désirable. Les fois que je réussissais à réfléchir à autre chose afin d’avoir des relations sexuelles, à mi-chemin mes pensées finissaient par refaire surface.

 

Lorsque j’ai commencé ma rémission, c’est comme si j’ouvrais le robinet de mes émotions pour la première fois depuis 8 mois. Pour moi, le trouble alimentaire me permettait d’éviter de vivre mes émotions négatives. Une fois le robinet ouvert, je devais vivre pleinement, tout d’un coup, toutes mes émotions refoulées pendant ces mois-là. Je peux vous dire que je me suis noyée assez vite. Crise de panique après crise de panique.

 

Avec le temps, j’ai su comment recevoir ce flot d’émotions et faire la paix (mettons) avec mon hypersensibilité. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est tellement mieux de vivre ses émotions négatives. On passe au prochain chapitre plus facilement et rapidement. Et surtout, ça laisse de la place aux émotions positives. Quand le robinet est fermé, oui, les émotions négatives ne passent plus, mais les émotions positives non plus. J’étais privée d’amour, de fierté, d’émerveillement, de plaisir sexuel…

 

Ça fait maintenant plus deux ans que ce cauchemar est derrière moi. Plus j’avance dans mon cheminement de guérison, plus je me rends compte que ni mon trouble ni ma dysmorphie corporelle n’ont vraiment de lien avec mon apparence physique, au fond. C’est le résultat de la projection de mes lacunes d’estime personnelle et de mon anxiété sur quelque chose de plus « contrôlable ».

 

Certains n’ont pas envie de parler de leur passé tortueux. Moi, j’ai envie de partager mon expérience afin d’aider d’autres, comme moi, qui sont dans le gouffre du trouble alimentaire. Si tu lis ce témoignage et que tu vis avec un trouble alimentaire ou que tu penses avoir une relation difficile et anxieuse avec la nourriture, l'exercice ou ton image corporelle, écoute-moi attentivement. Je sais que c'est difficile. On se sent seul, pris dans notre tête, comme si c’était la journée de la marmotte. On peut avoir l'impression qu'on ne sortira jamais de ce cycle de détresse, mais crois-moi. Écoute-moi. Ça peut aller mieux. Ça ne sera pas facile. Ça va être tough.

 

Je ne comprenais pas quand mon intervenante me disait que le trouble alimentaire était mon pire ennemi. Je ne comprenais pas quand elle me parlait de retrouver un équilibre dans ma vie. Ça m’enrageait, parce que je n’avais « besoin » que de mon trouble alimentaire.

 

Avec le temps, le trouble détruit les amitiés, les relations familiales, les notes scolaires, etc.

 

Il prend tout sur son passage. Même qui tu es.

 

Tu as sûrement l’impression d’ÊTRE ton trouble alimentaire. Que sans lui, tu ne seras plus rien. C’est le trouble alimentaire qui te fait croire ça. Il a besoin que tu croies ça pour que tu continues à rester avec lui. Tu es quelqu’un sans lui. La vie sans lui vaut la peine.

 

En ce moment, tu vis ta vie comme une ombre. Tu n'es plus là; ton trouble prend toute la place.

 

Tu n'es pas seul ou seule. Les gens qui t’aiment sont là pour t'aider. Il y a des organismes et des personnes qui peuvent te comprendre et t'aider . Quand tu seras prêt ou prête, l’aide est là pour toi. Les gens n’attendent que ton appel.

 

Demande toi seulement si tu veux te réveiller, dans six mois, un an, 10 ans, encore malheureux ou malheureuse et vide en dedans.

 

Écoute-moi. Crois-moi. Tu mérites de reprendre vie. Je le mérite aussi.

 

Écoute-moi. Crois-moi. Tu mérites de vivre pleinement. Je le mérite aussi.

 

Écoute-moi. Crois-moi. Tu mérites le bonheur et l’amour de soi. Je le mérite aussi.

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