D’HÉTÉRO À… AMOUREUSE.

TÉMOIGNAGE

Rebecca Poirier Stewart

13 février 2017

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une attirance envers les garçons/hommes. Au primaire, je me rappelle avoir joué à la bouteille à la fête d’un ami et avoir espéré secrètement qu’elle s’arrête sur moi pour que je puisse me rapprocher du beau Benjamin. J’ai toujours été étiquetée hétéro. Je suis une femme qui a une attirance pour les hommes. Bref, y’a pas de quoi s’exciter le poil des jambes. Je suis dans la norme. Mon premier amour était un homme et mes premiers rapports sexuels étaient (consentants et) avec des hommes.

 

La conclusion qu’on en tire dans ce temps-là : je suis une femme hétérosexuelle, point barre.

 

Je me suis pas posé plus de questions, mes ami(e)s m’ont jamais posé plus de questions et ma famille non plus, alors c’est ça qui est ça, right? Faut dire que quand t’es une femme, blanche, cisgenre, hétérosexuelle, la société ne te remet pas beaucoup en question.

 

Personne m’a jamais demandé pourquoi j’étais hétérosexuelle ou pourquoi j’étais attirée envers les hommes.

 

Personne m’a jamais questionnée à savoir si j’avais vécu un traumatisme pour être comme ça ou si j’étais bien sûre d’être hétérosexuelle.

 

Je n’ai jamais vécu d’intimidation parce que j’étais hétéro : j’étais dans la « bonne » catégorie.

 

Tout était facile de ce côté-là, alors pourquoi me compliquer la vie?

 

Mais, comme je suis une personne fuckée qui aime réfléchir (ouhhhhh), je me suis mise à me poser des questions sur mon orientation sexuelle et l’exclusivité de celle-ci envers les hommes. Pourquoi? Pourquoi je flirtais seulement avec des hommes, cisgenres, blancs et hétérosexuels? Ce n’était pas un peu restreint, mon affaire? Pourquoi ces catégories étaient
« en préférence » dans mon cerveau sans mon consentement libre et éclairé? Est-ce que c’était vraiment ce que JE voulais?

 

Pour m’aider à démêler tout ça, mais aussi pour le plaisir de la réflexion, j’ai essayé de répondre aux questions que l’on ne pose JAMAIS aux personnes qui sont catégorisées comme hétérosexuelles (genre moi).

 

Essaye pour le fun

- T’es-tu né de même?

- T’es-tu sûr?

- C’est quand que tu l’as su?

- Est-ce qu’il t’est arrivé quelque chose pour que tu sois comme ça?

- Est-ce que c’est une passe?

- Est-ce que c’est juste pour être cool?

 

Le fait de retourner ces questions vers moi-même m’a permis de comprendre leur absurdité et d’avoir un minime aperçu de la pression qu’on fait subir aux personnes qui ne sont pas strictement hétérosexuelles.

 

J’ai aussi compris qu’il y avait des comportements auxquels je pouvais m’adonner sans perdre mon statut social d’hétéro, et d’autres qui menaient à la remise en question de l’ensemble de mon orientation sexuelle.

- Frencher une fille quand t’es saoule : t’es toujours classée hétéro.

- Frencher une fille à jeun : ishhh, ton orientation sexuelle est remise en question.

- Faire un trip à trois (deux filles et un gars) : ok, ça passe.

- Faire un trip à trois (trois filles) : t’es kicked out des hétéros.

- Coucher avec une fille, une fois, pour essayer : t’es curieuse, mais une curieuse hétéro.

- Coucher avec des filles régulièrement : assume-toi, on le sait que t’es lesbienne.

 

T’sé, faut être open, mais y’a des limites...

 

C’est amusant la manière dont la société se démène pour te catégoriser à ta place. Elle a même pas besoin de savoir comment tu te sens ou comment tu te définis, elle s’en fout. L’important, c’est comment les autres se sentent et comment eux te définissent…

 

Ces deux petites séances de questionnements m’ont fait réaliser à quel point la société mettait son nez dans MA définition de MON orientation sexuelle, mais aussi dans la définition que les autres s’en faisaient. J’en suis venue à la conclusion que mon « strictement hétérosexuelle » était peut-être un peu (beaucoup), défini par les normes sociales et par ce que la société attendait : être hétéro, point final. Bref, ces questionnements ont fait leur chemin en moi et j’ai essayé d’identifier mes désirs sans considérer la pression et les normes sociales, pour voir où cela me mènerait. Pas facile comme exercice, mais assez intéressant.

 

First, j’étais capable de me masturber et j’aimais ça. Alors faut croire qu’un corps de femme ne m’écœurait pas tant que ça. Hen?

 

Second, je pouvais avoir des fantasmes sexuels incluant des femmes et des hommes. Ok… mais c’est juste des fantasmes, right? Ça ne compte pas vraiment…?

Third, j’étais capable de m’imaginer coucher avec un homme et une femme en même temps et j’étais excitée par les deux. Jusque-là, ça va toujours, mais je suis à la limite du « ok t’es hétéro, mais BEN curieuse ».

 

Mais attends… j’étais capable de m’imaginer coucher SEULEMENT avec une femme et aimer ça! Je venais de franchir la limite du clan des hétéros. J’étais kicked out. J’étais désormais dans le « euhhh c’est louche ton affaire… t’es-tu gaie? bi? lesbienne? Tu te le cachais-tu toutes ces années-là? » AAAHHHHHHHHHH!!!

 

Brainfreeze.

 

J’ai eu un deux minutes où mon cerveau était hors fonction, en train d’essayer de gérer les 45 millions de questions qui le bombardaient. Pis là, j’ai créé un nouveau tiroir dans ma tête, intitulé « Peut être pas strictement hétérosexuelle mais on ne sait pas trop. En attendant, on va vivre dans le déni pis on verra ça plus tard » et j’ai laissé cette idée planer dans ma tête un bon bout de temps. Genre une couple d’années.

 

Elle a fait son chemin avec le temps, pendant que je continuais à fréquenter juste des hommes, comme mon statut d’hétéro l’exigeait. Puis, j’ai rencontré de plus en plus de personnes très ouvertes d’esprit qui parlaient sans retenue de sujets comme les relations non monogames, le polyamour, les aventures sexuelles et amoureuses avec des personnes de même sexe, les relations ouvertes, l’altersexualité, la pansexualité, etc.  J’ai donc commencé, doucement, à parler de mon fameux tiroir secret autour de moi, à des ami(e)s proches, à des personnes de confiance et j’en suis venue à cette conclusion : pourquoi je n’essaierais pas pour voir? Étant une personne très posée qui fait les choses avec parcimonie (not), je me suis lancée tête première. Mon tiroir avait accumulé assez de poussière.

 

J’étais prête à passer à l’action. À vos marques, prêts, f*ck the boundariiiiiiiies.

 

C’est à ce moment que j’ai ouvert mon téléphone et que j’ai changé ma préférence Tinder (oui oui, Tinder) pour les deux sexes, à la place d’hommes seulement. AYAYAYE. Je me sentais tellement petite dans mes shorts. J’avais l’impression de faire quelque chose de pas complètement correct (F*CK YOU, NORME SOCIALE), de me perdre pis de me trouver en même temps. J’avais l’impression d’avoir 15 ans à nouveau et de flirter pour la première fois. J’avais l’impression de défier la société et de lui dire « moi et MON orientation sexuelle, on a le droit d’être comme on veut, ok? ». La petite rebelle en moi était ben fière.

 

J’ai donc commencé à swipper (action d’indiquer, par un mouvement vers la droite ou la gauche, si on aime ou pas le profil de la personne qui est présentée à l’écran) pis c’est là que le fun a commencé! Je me sentais comme une petite fille devant une nouvelle saveur de crème glacée: coupable pis curieuse. Elle sait pas si elle a le droit d’en manger pis elle sait pas ce que ça goûte, mais elle a envie de le savoir! Des profils de femmes et d’hommes se sont mis à défiler sous mes yeux. Pas si facile de savoir c’est quoi ton genre de femme quand tu t’es jamais posé la question.

 

J’ai donc pris le temps de m’écouter et de savoir ce que je trouvais beau, attirant et sexy chez une femme. Je n’avais jamais fait la différence entre les trois auparavant. Je te donne ici la définition que je me suis créée pour m’aider. Bien libre à toi de prendre ce que tu veux. Ça peut s’appliquer autant à un homme, une femme ou une personne non-binaire au niveau du genre, mais je vais le faire avec les femmes, question de rester liée à l’histoire un peu.

 

J’ai donc établi que pour moi, une belle femme, c’était celle que je trouvais jolie, mais sans plus. Cette catégorie inclut mes amies, ma mère, ma sœur, une femme que je croise sur la rue qui est jolie mais pour qui je n’ai aucune attirance. Pour moi, c’est une femme avec qui tu n’as pas le goût d’avoir de rapprochements, mais que tu trouves jolie, point.

 

Les femmes attirantes, c’était, pour moi, les femmes qui ont un petit je-ne-sais-quoi et que j’ai envie de connaître plus. Celles qui m’intriguent. Ce ne sont pas nécessairement des femmes que tu mettrais dans la première catégorie (elles peuvent aussi être très belles) mais ce n’est pas ça qui t’importe… t’as envie d’être plus près d’elles, de leur parler. Elles ont un charme fou. Pour moi, c’est ce qui correspond à une femme attirante.

 

Une femme que je mets dans ma catégorie sexy, c’est une femme qui ne me laisse pas indifférente sexuellement. Tu la trouves pas juste belle ou attirante, tu la trouves sexyyyy. Elle te fait lever le sourcil en l’air et te donne des bouffées de chaleur. Ça, pour moi, c’est une femme que je trouve sexy.

 

Bref, après avoir fait cette différence dans ma tête, j’ai commencé à appliquer ce principe pour m’aider à classer le profil des femmes qui défilaient sur mon écran dans la catégorie « je te daterais » ou « je te daterais pas ». J’ai addé quelques femmes, sans grosses palpitations, jusqu’à ce que je tombe sur [i]elle[i]. Elle, c’était mon genre! Je ne savais pas que j’avais un genre de femme quelques heures auparavant, mais elle venait de me le faire découvrir. J’avais élucidé le mystère. Je la trouvais pas juste belle, je la trouvais attirante et même vraiment sexy! Ça m’a tellement fait un choc que j’ai fermé l’application sur le champ, tout en prenant soin de liker son profil avant… t’sé, juste au cas où.

 

Comme vous vous en doutez (je vous ai donné un pas pire indice avec le titre ;-) ), cette femme est maintenant à mes côtés. Je suis en couple avec elle. C’est mon amoureuse.

 

Ça va bientôt faire un an qu’on est ensemble, pis je suis la première à pas en revenir, croyez-moi! Si vous m’aviez dit, il y a un an, que mon statut social de femme hétérosexuelle serait échangé pour celui de lesbienne, j’aurais sûrement rien compris. Je me définis pas comme hétéro, ni comme lesbienne… je suis les deux. En même temps, pis séparément aussi. Ça dépend des moments, des relations, des feelings, c’est pas figé. Pour moi, c’est pas rigide pis c’est plus grand que toutes les étiquettes qu’on peut me coller dessus sans ma permission. Mais une chose est sûre, je suis heureuse d’avoir échangé mon statut social de femme strictement hétéro pour celui d’amoureuse… amoureuse d’elle.

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