JE SUIS DEVENUE ASPIRATEUR

TÉMOIGNAGE

Latifa Boujallabia,

M.A., sexologue, psychothérapeute, bureau privé.

Chargée de cours au département de sexologie de l’UQAM et à la Faculté de médecine de l’Université Laval.

20 mars 2017

e suis allée la chercher dans la salle d’accueil. Elle avait quatre fragiles années d'existence sur notre planète. Elle était minuscule, tellement petite pour son âge. Tellement différente de ma propre enfant qui était à peine plus vieille. Je l’ai regardée avec un sourire et j’ai tendu la main à sa mère en disant : « Bonjour, je suppose que vous êtes Mme X, la maman de la belle petite fille à côté de vous? » Le sourire gêné de la petite laissait déjà présager un début d’alliance prometteur. Je souhaitais la connaître et j’avais hâte, malgré tout, de l’entendre me raconter son histoire.

 

Son histoire, évidemment, fut horrible et effroyable à écouter.

 

Quelques mois plus tôt, sa mère l’avait surprise à faire de drôles de jeux avec sa poupée. Des jeux sexualisés qui feraient ressentir un malaise dans le creux du ventre de n’importe quel parent sensé.

 

La mère avait figé.

 

Ne se sachant pas observée, la petite avait poursuivi ses jeux en utilisant des mots qui eurent comme effet de couper le souffle de sa mère. Le même effet qu’une rafale de vent qu’on reçoit en pleine figure et qui nous empêche de respirer.

 

Après investigation, les policiers avaient établi qu’il y avait eu agression sexuelle.

 

Sur son tout petit corps, de grandes mains d’homme avaient exprimé leurs désirs tordus et avaient posé des gestes sexuels intrusifs, dégradants et destructeurs,  y laissant une plaie béante, sale et puante.

 

Maintenant, je devais amener cette petite personne à me faire confiance et à me raconter, avec ses mots d’enfants, l’innommable.

 

Nos premiers contacts furent simples. Je lui parlais de moi. Je lui posais des questions sur ses activités. J’ai ainsi découvert que Monsieur Craquepoutte de l’émission « Toc Toc Toc » la faisait bien rire et surtout, qu’elle adorait son chat « Miaou »!

 

Elle avait des images intrusives qui se pointaient dans sa tête qu’elle était bien incapable de comprendre. Il lui arrivait même de poser des gestes sexuels inappropriés sur son frère cadet, sans savoir pourquoi. Elle, qui refusait de parler de cet homme qui l’avait blessée, arrivait pourtant à me décrire dans le détail les gestes subis. Chaque nuit, elle se réveillait, terrorisée, et devait apprendre à se rendormir même si sa mère n’arrivait pas à la consoler. Seulement quatre petites années d’existence et pourtant tellement de souffrance!

 

Sa trajectoire de guérison fut composée de plusieurs défis, de souvenirs ignobles qu’elle côtoyait quotidiennement et qu’elle croyait « scotchés » à son âme, et aussi de réalités d’adultes apprises bien trop tôt.

 

Mais, comme plusieurs autres enfants, elle a su faire preuve d’un courage immense et d’une confiance émouvante. Elle a su faire exploser mon sentiment de fierté envers elle. Son absence de frontières et sa transparence lui ont permis de foncer dans l’aide proposée et de progresser d’une façon fulgurante en thérapie.

 

Mais ce qui arrive souvent arriva.

 

Je suis devenue aspirateur.

 

Et plutôt que d’utiliser ce que je suis pour n’être qu’un lieu de passage, au lieu de laisser passer son trauma pour qu’enfin elle s’en débarrasse, je suis devenue un lieu de storage. Avec courage, petite puce se libérait, une semaine après l’autre, de son traumatisme. Quant à moi, semaine après semaine, j’accumulais malgré moi dans mon corps, dans mon esprit et dans mon quotidien, les impacts de son traumatisme. Cet homme, que je ne connaissais pas et qui n’avait su maîtriser ses impulsions démoniaques, hantait mes rêves.

 

Je pensais à lui, même le jour.

 

J’imaginais comment je me sentirais si une telle atrocité avait été faite à mon enfant.

 

Je le voyais partout.

 

Il avait mille visages.

 

Il avait mille physiques.

 

Il avait mille façons de se camoufler tant il arrivait à manipuler et séduire l’entourage.

 

Il pouvait être n’importe qui.

 

Le facteur! L’emballeur à l’épicerie! Le garagiste! Le prof de gym! Le père de l’amie!  Mon voisin! Mon propre père!? Misère…

 

J’ai dû m’imposer un apprentissage. Celui de laisser couler les images. Elles s’imposaient à moi lorsque la petite me faisait le récit des agressions sexuelles subies, mais plutôt que d’en faire un scénario animé, je devais apprendre à les laisser se dissoudre dans l’invisible.

 

Ma créativité me nuisait.

Ma créativité me trahissait.

Celle que j’aurais souhaité utiliser autrement me doublait.

 

Un jour, mes études, mes expériences, les opportunités qui se présentaient à moi, m’ont poussée à faire ce travail auprès des enfants. Un jour, j’ai décidé que je voulais y consacrer ma vie professionnelle. Pourtant, certains  jours, j’aimerais mieux devenir fleuriste, antiquaire, épicière ou artiste, ou plein d’autres choses encore…

 

Chaque jour, pourtant, je choisis de poursuivre dans cette même voie.

 

Chaque jour, encore, je choisis de travailler pour ces enfants qui ont subi des gestes trop grands pour leur corps et pour leur âme.

 

Chaque jour, je félicite la Vie de me permettre d’apprendre autant.

 

Le respect, l’admiration et l’amour que j’ai pour eux me poussent à continuer ce que j’ai commencé et ce en quoi je crois.

 

Ma consolation et ma satisfaction résident dans ma confiance de pouvoir les aider. Même si mon aide doit correspondre à une goutte d’eau dans l’océan. J’ai accepté depuis longtemps d’être cette goutte d’eau dans l’océan de la Vie des enfants qui font partie de ma trajectoire terrestre.

 

Petite puce allait de mieux en mieux. Elle avait mis en application les trucs proposés. Elle avait expérimenté les bienfaits de se confier, de nommer ses émotions et ses cognitions. J’avais fait mon maximum pour qu’elle ne soit pas prise dans un tourbillon de sentiments qu’elle ne pouvait nommer ou expliquer. J’avais fait mon maximum pour lui permettre de ne plus entretenir des pensées qui la poussaient à croire qu’elle était responsable des agressions sexuelles subies. J’avais fait mon maximum pour que ses préoccupations redeviennent celles d’une enfant de quatre ans.

 

Petite puce et moi en étions donc à notre dernière rencontre. Elle comprenait que nous ne pourrions plus nous voir et nous parler. Elle comprenait, du haut de ses quatre ans, qu’elle devrait poursuivre sa trajectoire de guérison par elle-même. Elle comprenait l’essentiel, mais était bien incapable de nommer toute sa reconnaissance. Elle l’a donc fait avec toute l’authenticité dont sont capables les tout-petits. Ce jour-là, elle s’est approchée de moi, tout en douceur, m’a regardé droit dans les yeux, a tendu sa petite main vers ma joue et doucement l’a caressée en me disant :

 

« Tu es mon amour, tu es mon amie »

et elle a enserré mon cou de ses petits bras plein de remerciements.

 

À ce moment précis, j’ai mesuré la chance que j’avais et le privilège extraordinaire qui m’était donné, chaque fois qu’un enfant me permettait d’entrer dans son univers. Cette gratitude devait maintenant nourrir, diriger et enjoliver l’aide que j’allais donner aux prochains petits humains que j’allais rencontrer.

 

Depuis petite puce, j’ai vu bien d’autres enfants et elle était toujours avec moi. Toutefois, un jour, histoire de me protéger, j’ai arrêté de les rencontrer. Maintenant, j’enseigne à d’autres ce que je sais, et petite puce est encore avec moi.

 

J’enseigne ma foi en leurs capacités.

J’enseigne ma foi en l’humanité.

J’enseigne aux professionnels à aimer autant que moi ces petits humains qui ont besoin de l’aide des grands.

 

Je souhaite que tous connaissent leur courage incommensurable.

Je souhaite que plus personne ne ferme les yeux sur le vécu de ces petits.

Je souhaite que petite puce aille bien. Elle est encore et toujours avec moi.

 

Je remercie la Vie de me donner cette capacité d’entendre et de faire de mon mieux pour les enfants victimes d’agression sexuelle.

 

J’accepte avec gratitude l’opportunité d’être une goutte d’eau dans l’océan de leur existence.

 

- Latifa Boujallabia

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