QUAND LA SEXOLOGIE PREND DES AIRS DE CONQUÊTE SPATIALE

TÉMOIGNAGE | 22 août 2017

Anthony Morin (Finissant au Bac en psychologie, directeur général d’Éden éducation)

 

Le (la) sexologue fraîchement diplômé(e) fait ses premiers pas, d’une lenteur absolue, sur cette terre dénuée d’emplois dans son domaine si particulier : la sexualité humaine. Ici, c’est lui qui est l’extraterrestre! Avec prudence, il s’avance là où peu avant lui ont posé leur curriculum vitae : la région.

 

Les grands espaces, l’air (presque) pur, les loyers abordables, l’absence de concurrence ; que rêver de mieux? Moi-même issu d’une région peu peuplée (ci-après appelée un trou perdu dans les bois), je ne peux que m’extasier, telle une otarie hilare, devant la magnificence de certaines de nos régions du Québec. Néanmoins, question pratique, les mouches noires et les chevreuils font de piètres employeurs et guère de meilleurs clients. Je rigole, mais il est vrai que le bassin de population est une variable non négligeable en ce qui concerne la présence, ou non, de certains types de profession. Mais attention, les besoins y sont tout aussi grands qu’ailleurs où la population est plus dense, ils sont simplement plus dispersés.

 

Houston, nous avons un problème!

 

Elle est belle la région, certes, mais c’est une réalité amère qu’avec certains types de diplômes, dont celui sexologue (Maîtrise et Bac confondus), il est difficile, voire très difficile, de trouver un emploi dans ledit domaine.

 

Ainsi, les finissants en sexologie, le regard fier et empreint de la flamme du colonisateur, se butent rapidement à la dure réalité du manque d’emplois et d’ouverture, tant en milieu scolaire qu’en santé. Tout le monde le sait, l’argent se fait rare et celui-ci est judicieusement investi ailleurs, comme dans des postes administratifs ou encore pour subventionner des trucs et des machins beaucoup plus utiles que l’éducation sexuelle, les services sexologiques dans les écoles ou de la prévention. Attention, zone de sarcasme, circulez lentement! Dois-je rappeler le scandale de Bombardier, les commissions d’enquête bidons ou simplement le fait que nos routes sont faites pour durer moins longtemps qu’il n’en faut pour les réparer.

 

Le secteur privé n’est guère mieux! En effet, avec son quasi-monopole de la psychologie et de la médecine en ce qui a trait au traitement des dysfonctions sexuelles et du couple, il est difficile pour les spécialistes de la sexualité de s’implanter et de bousculer les habitudes de la clientèle face à ces problématiques.

 

Dans un marché où la prescription du viagra est LA solution abordable et rapide, il devient laborieux de changer les mentalités et de vendre l’idée d’une thérapie. De plus, même lorsque cette idée germe dans l’esprit commun, ce sont les psychologues et les psychothérapeutes qui ont la cote.

 

Heureusement pour les sexologues, l’accès au titre de psychothérapeute sauve la mise et offre aux plus aventureux, la possibilité de gagner relativement bien leur vie.

 

Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas et certains doivent soit retourner aux études, soit réorienter leur carrière. Dans le pire des cas, souvent par obligations financières, certains se résignent à tout simplement jeter l’éponge. J’ai vécu la triste expérience de voir des diplômés universitaires en sexologie, travailler au service au volant d’un établissement de restauration rapide ou à travailler en usine afin de payer leurs dettes d’études. Oh oui, elle est belle la région!

Aussi, une question d’éducation.

 

Vous pouvez vous délecter des grands espaces vides, en ce qui a trait à l’éducation sexuelle, puisqu’il y en a vraiment très peu. Pour avoir personnellement animé un atelier sur le sujet dans une école secondaire, je vous avouerais qu’il a presque de l’écho tellement il n’y en a pas.

 

Parler ouvertement de sexualité est marginal, voire tabou, dans bien des milieux, notamment le scolaire. 

 

Nos chères collègues infirmières scolaires se dévouent, corps et âme, à l’éducation pour la prévention des ITSS, mais, il faut bien l’admettre, nous sommes encore loin de répondre aux besoins en matière d’éducation, armés d’une banane ramollie et d’un préservatif périmé. Certaines écoles et commissions scolaires, plus avant-gardistes, demeurent ouvertes et organisent, de leur propre chef, des journées dédiées à l’éducation des enfants, mais bien d’autres demeures hermétiques.

 

Attention! Si vous êtes équipé d’un détecteur de conneries! Il y a un léger danger d’explosion dû à une surcharge suite à la lecture des phrases suivantes :

 

« Pourquoi les éduquer (les jeunes) en matière de sexualité, il ne faut surtout pas leur donner des idées »

 

Ou pire :

 

« nos jeunes n’ont pas de sexualité, à quoi bon leur parler de ça »

 

Ce sont des phrases que j’ai moi-même entendues de la part de certains responsables d’établissement scolaire. Eh oui! Je vous avais prévenu pour le risque d’explosion!

 

Et des solutions… il y en a ?

 

Selon mon expérience et mes nombreux contacts dans le domaine, il y a de l’espoir pour les régions. Dans un premier temps, l’éducation et la sensibilisation doivent être priorisées afin de préparer la jeune génération à entendre parler des différents sujets qui touchent à la sexualité humaine. Bien que certaines portes des institutions d’enseignement soient fermées, elles ne le sont pas toutes.

 

À petits pas, tel Neil Armstrong marchant sur la Lune, les projets et initiatives communautaires et scolaires font boule de neige et ainsi, sur quelques générations, la sexologie fera partie du paysage éducationnel québécois.

 

En parallèle, toujours selon moi, il est impératif de redorer le blason des sexologues auprès de la population en générales, en s’assurant de la présence positive et professionnelle de ceux-ci dans les médias de masse québécois. Plus la nécessité des sexologues sera démontrée en ce qui a trait à l’éducation et au traitement sexologique, plus les portes s’ouvriront pour ceux-ci. Ainsi, lentement mais sûrement, l’essor de la sexologie dans les régions et ailleurs dans le monde pourra se faire.

 

Par ailleurs, une plus grande diversité dans l’offre de formation universitaire aurait sans doute un réel impact sur les milieux professionnels. Plus une profession est répandue, diversifiée, riche et complète, plus les différents milieux seront enclins à créer des postes afin d’utiliser ceux-ci. Plus les universités formeront leurs étudiants en interdisciplinarité, et bien sûr en incluant des cours de sexologie appliquées aux différents milieux, plus ces futurs professionnels auront conscience de cette nécessité sociale. Afin de rendre cette dernière affirmation un peu plus digeste, je vous suggère un exemple.

 

Les futur(e)s ingénieurs(e)s, bien que leur domaine d’étude soit très loin de la sexologie (et des sciences humaines en générales), gagneraient significativement en recevant, au coeur de leur parcours universitaire, un formation en sexologie appliquée aux réalités de leur profession, d’où le concept d'interdisciplinarité.

 

Dès le début de leur vie professionnelle, plusieurs d’entre eux seront appelés à des postes de direction ou de supervision. Ces jeunes femmes et ces jeunes hommes auront généralement des rôles de meneurs, voire de modèles, dans un secteur qui est encore à forte représentativité masculine. Pour y avoir moi-même oeuvré plus de dix ans de ma vie, je vous assure que ce type de secteur a grand besoin de modèles sains et positifs. J’en ai encore les oreilles qui frisent! Les blagues de mauvais goût, les commentaires désobligeants, les comportements disgracieux et la discrimination, y font encore légion malgré le bon vouloir de la société.

 

Ainsi, les ingénieurs et autres professionnels, étant eux même formés et sensibilisés adéquatement aux enjeux sexologiques (droits des femmes, homophobie, transidentité, violence à caractère sexuelle, harcèlement, etc.), seront potentiellement plus enclins à favoriser ces mêmes valeurs au coeur de leur milieu de travail. Il en va de même pour les enseignants, notaires, avocats, chimistes, etc. Les professionnels jouent un rôle majeur dans l'assainissement ou le maintien des conditions en milieu de travail.

 

Par ailleurs, une formation sexologique aurait pour effet de démystifier la profession de sexologue auprès des sciences dites plus classiques. Il est donc possible que ces derniers, de par leur fonction de futurs décideurs, considèrent enfin la véritable valeur de nos spécialistes de la sexualité, tant dans le traitement psycho sexologique, qu’en éducation générale.

 

Question pour un champion : est-ce normal qu’il n’y ait qu’une seule université en Amérique du Nord qui offre une formation de cycle supérieur en sexologie ? La violence à caractère sexuel, l’hyper sexualisation, l’homophobie, la transphobie, l’augmentation de la propagation des ITSS, etc. ne sont-ils pas des phénomènes sociaux répandus en dehors de l’île de Montréal ?

 

Les besoins sont là, il faut être aveugle pour ne pas les voir, mais tout commence par la formation et l’éducation. Ainsi ouvriront-ils enfin les yeux.

 

Force est de constater qu’à l’extérieur des grands centres comme Montréal et Québec, la profession de sexologue a tout à faire en matière d’éducation et d’image. Les stéréotypes sont tenaces et les sexologues sont encore trop souvent relayés au titre « d’expert en positions sexuelles » ou en godemichés.  Malgré tout, avec du courage, une bonne dose de persévérance et un brin de folie, il est tout à fait possible de briser les tabous ainsi que les idées préconçues afin de permettre à la science de la sexologie appliquée de s’étendre au-delà des frontières urbaines.

 

Je crois sincèrement qu’il faut être un tantinet fou pour se lancer dans des études supérieures en sexologie et espérer travailler à l’extérieur des grands centres. Je le sais, j’en suis un. Je fais partie de ces défricheurs voulant s’établir et y laisser sa marque.

 

Il y a beaucoup à faire et à découvrir! La conquête des régions représente certainement un petit pas pour la (le) sexologue, mais un grand pas pour la sexologie.

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