ÉTUDIER LES SEXUALITÉS : SE TROUVER SOI ET ÉPROUVER LES AUTRES

TÉMOIGNAGE | 22 novembre 2017

Félix Dusseau

J’étudie les sexualités.

 

Lors de dîners, avec des amis ou lorsque je rencontre de nouvelles personnes et que l’on me demande quel est mon métier, je leur réponds, non sans un petit air de provocation : « le sexe ». Comment les individus se rencontrent, pratiquent leur(s) sexualité(s) et s’aiment me passionne, m’intrigue, me fait me questionner et me fascine. Les nouveaux comme les anciens plaisirs, les diverses façons de vivre sa conjugalité, les pratiques d’antan, comme celles émergentes, réveillent en moi une soif de savoir et une volonté de comprendre sans limites.

 

Sociologue des sexualités. Voilà un bien curieux métier pour beaucoup de monde !

 

La sociologie est souvent au mieux méconnue, au pire suscitant des attitudes contrastées allant de la mise en accusation des universitaires à « mettre dans des cases » jusqu’à une discipline « excusant » certains comportements. Dès lors, allier cette discipline à un domaine aussi intime que les sexualités où l’amour n’est pas facile, tant  pour les raisons personnelles qui m’ont poussé dans cette voie que  pour les explications scientifiques d’un tel domaine d’étude.

 

Les discussions sur la sexualité et l’amour sont des sujets récurrents d’échanges et de débats lors de soirées tout comme de nombreux domaines d’expressions, qu’ils soient artistiques, littéraires, cinématographiques ou encore musicaux, les utilisent comme source d’inspiration. Cependant, déclarer que son objet principal d’étude est de savoir comment, pourquoi et avec qui les individus vivent leur intimité donne à voir et à entendre des réactions contrastées. Si le rire est bien souvent le premier réflexe de celles et ceux avec qui je converse, que cela soit par gêne ou par l’incongruité de ma réponse, la curiosité le remplace très rapidement. Une curiosité parfois bienveillante avec une réelle attention portée à cette thématique et à mes recherches, une curiosité parfois mêlée de suspicion, certaines personnes jugent l’étude des sexualités comme relevant d’un intérêt malsain ou de vices cachés comme une forme de voyeurisme.

 

« Mais pourquoi est-ce que tu étudies ça, c’est bizarre non ? » ai-je souvent entendu à diverses occasions.

 

Longtemps j’ai pensé que cette question, l’aspect « bizarre » soulevé par ces personnes, n’était que la conséquence de l’influence de la religion, de sociétés encore empêtrées dans des normes trop contraignantes en matière de sexualité, d’une méconnaissance encore grande de ces sujets voire d’une certaine pudibonderie.

 

Paradoxe de notre époque qui impose quotidiennement la vue d’images quasi pornographiques mais qui rechigne à enseigner la sexualité dans les écoles.

 

Mais progressivement, cette question ne m’a plus paru si saugrenue. Étudier l’amour et les sexualités n’est en rien une question évidente. Chacun et chacune l’explore à sa façon, les manières de (re)sentir du plaisir étant singulières et l’intimité ne regardant que la ou les personnes concernées quel que soit leur genre, leur origine ou leur religion. Dès lors, la légitimité du chercheur à venir s’immiscer dans l’intimus, soit « ce qu’il y a de plus profond » comme le note le philosophe François Jullien, relève au mieux d’une curiosité mal placée au pire d’une intrusion forcée pouvant mener potentiellement à dire ce que serait une bonne ou une mauvaise sexualité.

 

Mais qu’est-ce qui pousse donc un chercheur ou une chercheuse à s’intéresser à ce domaine d’étude ? Pour aller plus loin, que peut-il ou elle y trouver que cela soit au niveau personnel qu’en ce qui concerne l’aspect collectif ?

 

Du côté des chercheurs et des chercheuses, le silence est souvent profond. Il m’est souvent arrivé, lors de mes études, de rencontrer nombre de sociologues prêt(e)s à tout pour déconstruire les représentations et les idées reçues sur un grand nombre de domaines, mais qui rechignaient à le faire en ce qui concerne le sentiment amoureux et les sexualités. Quant aux personnes qui étudient ces questions, les textes où ceux-ci s’interrogent sur leurs motivations et les raisons qui les ont poussées à étudier ces thématiques sont bien trop rares. Comme le fait remarquer la sociologue Catherine Deschamps (2002) : « Déclarer que l'appartenance sociale et le parcours d'un chercheur influencent et ses choix de thématiques et sa façon de problématiser peut s'apparenter à l'énonciation d'une évidence grossière. Pourtant, bien des signes indiquent les processus d'évitement des questionnements biographiques ». Pourtant s’interroger sur ce qui nous - sexologues, sociologues, psychologues, anthropologues ou simples curieux - pousse à étudier les sexualités est nécessaire. Non pas pour nous « mettre à nu » et tout révéler de nos personnes - nos sociétés actuelles nous y poussant bien assez - non pas par volonté exhibitionniste, mais par honnêteté intellectuelle et par souci de montrer en quoi ce domaine d’étude est passionnant en plus d’être vital pour nos sociétés.

 

Pourquoi ai-je décidé d’étudier les sexualités ? En tant que sociologue, ce domaine est peut-être celui qui concentre en son sein l’ensemble des aspects de la vie humaine. Il y est question de normes, de valeurs, d’interactions, de socialisation, d’inégalités et de stigmatisation. Comment faire société et comment se déroule les interactions entre les individus, voilà deux questions centrales en sociologie. Et la sexualité entre parfaitement dans ces questionnements.

 

Cette dernière dépend d’un ensemble de déterminants sociologiques, psychologiques, anthropologiques et physiologiques permettant aux individus de ressentir leur corps et celui des autres, de communiquer et d’échanger que cela soit du plaisir mais également des émotions, des sentiments et une manière de ressentir leur environnement.

 

Il s’agit très certainement du langage le plus universel qui soit, en tous lieux, toutes époques et toutes sociétés humaines. J’ai coutume de dire que la sexualité en tant que telle n’est pas intéressante, sociologiquement parlant, s’il ne s’agit simplement que d’une question de positions et de techniques. Savoir comment les individus pratiquent leur sexualité n’a en soi que peu d’intérêt. En revanche, se poser la question de ce qui se joue en elle, de poser la question de savoir ce qui fait lien, m’intéresse en tant que sociologue et en tant qu’individu se passionnant pour ces sujets. Michel Foucault ne s’y trompait pas lorsqu’il déclarait en 1984 : « La sexualité fait partie de nos conduites. Elle fait partie de la liberté dont nous jouissons dans ce monde. La sexualité est quelque chose que nous créons nous-mêmes - elle est notre propre création, bien plus qu'elle n'est la découverte d'un aspect secret de notre désir. Nous devons comprendre qu'avec nos désirs, à travers eux, s'instaurent de nouvelles formes de rapports, de nouvelles formes d'amour et de nouvelles formes de création.

 

Le sexe n'est pas une fatalité ; il est une possibilité d'accéder à une vie créatrice ». Au-delà de l’aspect relationnel, la sexualité permet également d’éprouver l’altérité dont notre époque manque cruellement. Lors d’une étude effectuée en 2016 sur les cours d’éducation à la sexualité et au genre ainsi que leur influence sur les jeunes, ces derniers n’avaient pas en soi de problème avec la sexualité, chose qu’ils découvraient chacun et chacune à leur rythme, mais se posaient des questions sur la façon d’atteindre l’autre, de lui exprimer leurs sentiments, leur attention et leur considération. Pour beaucoup des jeunes interrogé(e)s, la sexualité permettait potentiellement d’arriver à cela, preuve en est l’importance cruciale que celle-ci revêt dans nos existences ainsi que dans nos sociétés.

 

Mais étudier les sexualités n’a pas qu’un intérêt sociétal. À titre personnel, m’intéresser à ce sujet m’a également été d’une grande aide et une source d’épanouissement sans commune mesure. Jeune et adolescent, grâce à un environnement familial ouvert à l’échange et à la discussion sur ces sujets, la sexualité et l’amour m’apparaissaient comme des manières supplémentaires d’éprouver l’autre, non pas dans une perspective instrumentale pour utiliser mes partenaires afin de combler un vide, mais dans un mode relationnel puissant et authentique où chacun peut potentiellement se dépouiller du rôle tenu en public. Les habits tombent et chacun est libre de montrer une autre facette de soi, parfois plus « vraie », parfois « autre ».

 

Ce n’est d’ailleurs peut-être pas pour rien que l’on utilise l’expression « se mettre à nu » lorsque l’on en vient à parler de soi sans filtres.

 

Michel Foucault, encore lui, avait des mots très justes concernant l’acte sexuel : « Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l'amour, c'est sentir son corps se refermer sur soi, c'est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l'autre. Sous les doigts de l'autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l'autre les vôtres se mettent à exister, contre les lèvres de l'autre les vôtres deviennent sensibles, devant ses yeux mis-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées. L'amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l'utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l'enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C'est pourquoi il est si proche parent de l'illusion du miroir et de la menace de la mort; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l'entourent, on aime tant faire l'amour, c'est parce que dans l'amour le corps est ici ».

M’intéresser aux sexualités, aux différentes formes d’amour ainsi qu’aux différentes façons de vivre des histoires sentimentales, m’a ouvert à de nouveaux horizons, d’autres façons de me lier aux autres, d’expérimenter l’altérité, la différence comme la similitude, d’échanger sur mille et un aspects du quotidien et de m’interroger sur moi-même pour non pas découvrir ma nature profonde - si tant est qu’elle existe – mais afin de m’offrir un plus large panel de possibilités et de ressources relationnelles. Mes études, au-delà de la découverte des aspects positifs des sexualités, m’ont permis de prendre conscience de tout ce que nos sociétés produisent comme inégalités liées de près ou de loin à la sexualité : les violences faites aux femmes, le sexisme, la misère sentimentale ou affective, l’homophobie, la biphobie et toutes formes de stigmatisation qui empêchent les individus, quel que soit leur genre et leur milieu d’origine, de vivre pleinement leur vie et leur sexualité – ou son absence ! - comme ils l’entendent.

 

Il serait facile de ne voir dans l’étude des sexualités, que cela soit dans un aspect clinique ou universitaire, qu’une succession d’éléments rationnels, de cases à cocher ou encore d’une liste de critères indispensables pour constituer une « vraie et bonne sexualité ».

 

[c][g]Les sexualités sont plurielles et mouvantes tout comme le sont les plaisirs qui varient d’une époque à l’autre en fonction des événements, des références culturelles ou de l’esprit du temps. [g][c]

 

Bien qu’il soit possible et nécessaire de les étudier par le biais de méthodes scientifiques rigoureuses, il convient à mon sens de ne pas en faire un domaine d’étude froid et sans charme, mais au contraire de prendre en considération la manière dont les individus les vivent et s’en emparent. Là est à mon avis le sens des remarques de certaines personnes quant aux risques que peut faire courir la sociologie – mais cela est valable pour n’importe quelle discipline - aux sexualités en les enfermant dans un cadre trop rigide.

 

Si les sexualités sont un plaisir et une activité humaine complexe et passionnante, conserver ce caractère profondément humain est une exigence professionnelle et universitaire. Car bien qu’elles permettent de se trouver soi et les autres, elles sont avant tout un moyen de créer du lien, de faire société et de permettre des rapports pacifiés entre les individus.

 

Références

 

Deschamps, C. (2002). Le Miroir Bisexuel. Paris: Balland.

 

Foucault, M. (2001). Dits et Écrits, Tome 2 : 1976-1988. Paris : Gallimard.

 

Foucault, M. (2009). Le corps utopique, les hétérotopies. Paris : Nouvelles éditions Lignes.

 

Jullien, F. (2014). De l’intime : loin du bruyant amour. Paris: Le Livre de Poche.

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