SHOTGUN!

TÉMOIGNAGE | 12 décembre 2017

Simone Nakès

*** Attention, ce texte décrit des agressions sexuelles. En cas de détresse, n'hésitez pas à appeler une ligne d'écoute : 1 844 294-2130***

 

 

Je fouille encore dans mes notes de cours, je ne sais pas ce que je cherche, mais je vois bien que cette chose n'y est pas. Des pages de PowerPoints, pas de notes. Rien à la main, pas de gribouillis de couleur, pas de notes à moi-même, aucun lien avec d'autres cours, d'autres concepts. Rien, pendant une vingtaine de slides. Puis ça repart : gribouillis, liens, abréviations - tous les signes d’une attention renouvelée, d’une écoute active.

 

« Voyons. Pourquoi je n'ai pas pris de notes? »

Je suis chez le meilleur ami à mon meilleur ami.

Je le regarde me violer, et je me dis, « crisse, me semblait que t'étais un gars de famille?! »

Je l'ai trop agacé. Il semble bien excité, oui, mais un peu triste aussi.

Je ne me rappelle pas s’il a mis un condom ou pas. Il sort de la chambre avant moi. Je me dis « eh ben ».

Je ne veux pas le dire à mon ami. Je ne veux pas gâcher leur amitié. Je suis la fleur du party.

 

(...)

Quinze ans plus tard, je suis une mère, je suis une blonde, je suis une étudiante. Rien qu'à penser à faire le party, ça m'épuise. Vendredi soir, c'est la nouvelle version live de « La Belle et la Bête ». Je prépare la cafetière pour le lendemain et je me couche avant dix heures.

 

Quand mon fils s'approche trop de moi pendant le film, qu’il veut me coller de cette façon-là, en touchant mon bras, mes côtes, je crispe.

 

Mon corps fige.

 

Je ne veux pas qu'il le sente, je veux respecter mes frontières, voyons, qu'est-ce que j'ai? C'est un enfant, ton enfant.

 

Pourquoi t'as le goût de le repousser, de te sauver?

(...)

 

Je ne travaille plus dans les bars sur Saint-Laurent, je suis une employée à salaire annuel, pension, bénéfices, toute le kit. Je suis une « Personne Importante » et  « Respectable ».. J’ai mon BlackBerry collé à la main en tout temps, comme toutes les autres « Personnes » Importantes” dans cette ville de fonctionnaires. Comme Mr. Big Shot, collé contre moi dans le noir à l’extérieur du bar, notre bar, à notre gang, où on se retrouve chaque soir, et je me rends compte qu’en effet, malgré l’alcool, son pénis est énorme.

 

Il est répugnant, je n’arrive pas à me décoller, et sérieux, je suis flattée.

 

Il a trois ou quatre degrés de plus que moi sur l’échelle salariale, et il possède le pouvoir de faire circuler mon prochain communiqué de presse plus rapidement

.

Je le laisse faire, même si j’ai un peu envie de vomir, et surtout, d’un autre shot.

 

Finalement, la respectabilité, ce n’est pas une garantie anti-viol. Ni la sienne, ni la mienne. Je le vois tout le temps sur Facebook: ses trois enfants, sa femme, grosse famille de plein air, big shot.

 

J'haïs Facebook.

 

Je me procure un enregistrement audio du cours en question. J'écoute, le début, important, plein de notes. La prof niaise un peu, rend ça super intéressant, fournit des exemples concrets, qu'on comprend.

 

J'entends un gars demander « mais quand un homme viole, il doit être stressé? Pourquoi il bande? ».

 

La prof lui explique: il y a d'autres schémas en jeu. On parle un peu d'érections nocturnes.

 

L'autre gars demande « Il y a des hommes qui se défendent d'accusations d'agression sexuelle en disant qu'ils dormaient. C'est une condition. Comment on fait pour savoir? »

 

La prof dit que rendu là, on est dans la psychanalyse de l'inconscient.

 

Ma prise de notes a complètement cessé. Je suis ailleurs, encore assise. Je me sens stupide : tu ne comprendras pas cette matière, ça dépasse tes capacités. Vivement la pause, on dirait que la prof parle une autre langue et j'ai peur que mes collègues voient, voient mon passé, voient que j'ai laissé faire ces violeurs, que je l'ai demandé, que je ne me suis pas battue, que je ne les ai pas confrontés, et que je ne suis certainement pas allée voir la police.

 

J'haïs la police.

 

(...)

Je suis dans l'auto, on rentre à Hochelaga en pleine nuit. L’atmosphère est lourde entre mon chum et moi, et c’est de ma faute. Je me sens mal d’avoir demandé qu’on quitte le party, comme une loser, pas une vraie, pas faite assez tough. Je voulais rester, mon chum aussi, mais ça faisait déjà presque vingt-quatre heures qu’on s’éclatait depuis que l’hôte du party m’avait violée, et je manquais sérieusement de jus.

 

Des fois, on s’endort nu pendant un party de 4 jours, à côté de son chum, dans la baraque du gangster le plus fin du Québec.

 

Et des fois on se réveille, le corps pénétré machinalement par l’hôte.

 

Et nos yeux reconnaissent le gentil gangster qui nous regarde franchement dans les yeux, mais le cerveau prend plus de temps pour constater ce qui se passe.

 

Et on se lève, et il nous suit. On le repousse, mais tellement lentement, comme dans un rêve ou sous l’eau. On va à la salle de bain, il nous suit, il nous penche sur le comptoir de l’évier, et il continue son va-et-vient. Nouvel angle, reflets de miroir sur le bain en marbre et sur les accessoires platine.

 

Quelques instants plus tard, je pose la question à mon amie Célina: «Right, Célina? Ça arrive, ces choses-là? »

 

Célina a ri et m’a confirmée que ça arrivait. Le plus important, expliquait-elle, c’est qu’il était vraiment super fin et ne voulait pas me faire peur, qu’il me trouvait de son goût.

 

Et qu’il ne ferait rien pour briser son amitié avec mon chum, mon chum qui voulait tellement faire un tour dans la nouvelle Bentley du gangster, la même que dans le nouveau film de Batman.

 

Notre hôte manque à l'appel pendant plusieurs heures le lendemain et quand il revient, j’ai l’impression qu’il m’évite. Mon chum lui en a parlé, mais il s'en rappelait à peine. Je vais lui parler, smooth, no big deal. J'ai 19 ans, c'est un gangster avec un char de Batman, mais je ne veux pas qu'il se sente mal.

 

Je lui demande s'il est correct.

(...)

 

Je dis à ma psy : c'est frustrant, je travaille fort, mais ce bout-là, il rentre pas. Je ne comprends vraiment pas. Il se passe plein d'affaires en même temps, je ne sais pas s'il y a un ordre ou pas, c'est juste du flou. J'ai le souffle court, les pupilles dilatées, mon corps vibre imperceptiblement sous les efforts de me contenir.

 

Le corps protège l'esprit. Quand ça fait trop mal, le corps fournit ses propres solutions. Adrénaline pour contenir la douleur, tequila pour oublier, sérotonine pour aimer notre bébé dès qu'il sort, qu'importe si on vient de connaître la plus extrême souffrance physique.

 

On s'est dit qu'on était faite tough, comme nos grand-mères, et qu'à force de vivre en féministe épanouie, ça devait arriver. Je ne sais pas pourquoi ça devait arriver, mais j'ai toujours senti que c'était un genre de destin qui se remplissait.

 

Tu n'es pas celle qu'on marie, tu es celle qu'on baise sans consentement parce que tu es game, tu es sexuelle, tu fais des jokes de cul en public! À quoi tu t'attendais? Et là, dix ans plus tard, cinq ans plus tard, là, tu veux te prendre en main. Tu vois les conséquences d’avoir fait fi des profanations. De ne pas l’avoir dit à ta mère, pour ne pas la blesser, d’avoir choisi de privilégier le silence pour ne pas déranger ces hommes et leurs vies.  Tu veux avoir accès à ton intellect pendant un cours qui te bombarde d'émotions. Tu veux tout, mais tu n'es rien.

 

Il n'y a pas d'exécutoire.

 

Il n'y a que trop peu de justice, au compte-goutte. Et avec chaque #moiaussi, #IbelieveHer, #beenrapedneverreportedit, je les revis, elle les revit, nos cassettes sont en loop.

 

Des milliers de femmes dans les rues de Montréal qui revivent leur propre Salvail, leur Rozon, Ghomeshi, Weinstein, fuck toute.

 

Leur bien-aimé homme de famille qui dort à merveille le soir.

 

La psy dit « tu peux bien essayer un tuteur, mais comme c'est là, je ne suis pas certaine que ça aide. Qu'est-ce qui te ferait du bien? »

 

D'en parler.

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