FILLE FACILE

TÉMOIGNAGE | 28 mars 2018

Sabrina Leblanc

Il est 19h30. J’ai déjà les mains moites, sans mentionner cette sensation de boule dans l’estomac. Cela fait déjà trois fois que je me change. Une jupe, un jean, une robe? Un t-shirt, un chandail décolleté (mais pas trop) ou bien une chemise? Même mes sous-vêtements noirs en dentelle ont été passés au peigne fin.

 

Calme-toi, c’est juste une date.

 

Il passe me chercher et on va prendre un verre dans un bar, un classique. La conversation coule de source et, en plus de ça, il est pas mal cute. Même que je dirais qu’il est vraiment mon genre. J’ai bien fait de swiper à droite. Je prends quelques verres, question de me dégêner et de noyer les petits papillons bleus qui s’agitent dans mon ventre.

 

Tout au long de la soirée, mes idées se bousculent dans ma tête, entre la raison et la passion. La chimie s’est installée et je dois avouer que mon envie d’un contact physique avec lui monte d’un cran. Il n’a fallu qu’un peu plus de temps avant que l’on s’embrasse.

 

Il est 1h20 am. On décide de partir du bar et de rentrer chez lui.

 

Je suis emballée, mais incertaine. Je ressens une pression sur mes épaules, pression qui n’est non pas provoquée par ce gars-là. C’est autre chose. Quelque chose d’invisible, mais de tellement puissant. Comme si tout le monde me regardait. Comme si tout le monde voulait savoir si j’allais passer à la prochaine étape ou non. Je ne sais pas quel camp choisir. J’ai le sentiment qu’on attend que cela pour me pointer du doigt.

 

Je me laisse tenter par le camp de la fille qui sait ce dont elle a envie, ici et maintenant, avec ce gars que j’ai appris à connaître ce soir. Parce que je ne peux pas la contrer, mon excitation, je peux la ressentir sur chaque parcelle de mon corps, par ma peau réchauffée, mes mains et les alentours de mon sexe humides. Comme si toutes mes craintes s’étaient évaporées, comme si mon esprit s’était vidé de toute distraction. Je suis fébrile, mais c’est une fébrilité qui me plait. Alors oui, je me laisse tenter par ce camp, celui des filles qui ont des relations sexuelles le premier soir.

 

« Fille facile », pour les intimes.

 

C’est là que ça se passe. Cette personne pour qui j’avais une attirance a découvert ma dentelle noire, ma vulnérabilité. Mon corps mis à nu devant lui, c’est plus que de simples centimètres de peau. C’est accepter qu’au travers ses yeux sera analysé chaque petit défaut que je déteste sur mon corps. C’est lui faire assez confiance pour m’exposer à lui. Mais cette vulnérabilité, je la vis avec conscience. Ce n’est pas une faiblesse, c’est du courage. J’ai choisi de me laisser voir sans armure, telle que je suis. Une relation sexuelle consentante, excitante, passionnée. Le plaisir de la chair, de la chaleur humaine. Mes papillons bleus s’affolent. Cette pulsion qui nous habitait s’est transposée dans nos ébats.

 

Puis les jours ont passé. Mon plaisir s’est transformé en une sorte de culpabilité. J’avais assumé ma sexualité et je devais maintenant en payer le prix. Pas de nouvelles, de texto ou d’appel. J’ai fait tous les scénarios possibles dans ma tête, mais l’incompréhension est flagrante. Je me sens ridicule et gênée. Difficile de décrire pourquoi, mais ces sentiments m’envahissent. Ne pas se faire rappeler, ce n’est pas ce qui est douloureux. Ce sont des choses qui arrivent. Ce qui fait mal, c’est de devoir se demander si on est allé trop loin.

 

Parce qu’on le sait, une fille qui couche le premier soir, c’est turn off.

 

C’est à partir de ce moment-là que j’ai compris que les filles avaient une pression qui est quasi absente chez les garçons.

 

Et si on inversait les rôles?

 

Il est 1h20 am. On décide de partir du bar et de rentrer chez moi.

 

La tension est forte. Je la ressens et lui aussi. On décide de se laisser aller et de suivre nos pulsions sexuelles.

 

Il se laisse porter par ses désirs ; il a choisi le camp de celui qui sait ce dont il a envie, ici et maintenant, avec moi, la fille qu’il a rencontrée ce soir.

 

Lui, on l’appelle le « lover ».

 

C’est là que ça se passe. Tu connais la suite. On a baisé.

Les jours qui ont suivi, j’ai décidé de ne pas le rappeler. Malgré cela, il a eu droit à des éloges de la part de ses amis.

 

Parce qu’on le sait, un gars qui couche le premier soir, c’est un gars qui sait ce qu’il veut.

 

Il se sentait digne. Les attitudes qu’on avait à son égard lui donnait une confiance incontestable. Pour un premier soir, il avait scoré. J’ai même parlé de lui à mes amies.

 

Elles le trouvaient hot. Moi, elles me trouvaient trop dure envers lui.

 

Dans les deux cas, le masculin l’emporte. C’est moi qui finit par se sentir mal. La majorité des gens ne se rendront même pas compte des différentes attitudes qu’ils peuvent avoir envers les femmes et les hommes. La société apprend aux femmes à être sentimentales et aux hommes à être entreprenants. Je crois qu’on finit par y croire tellement fort qu’on juge différemment les agissements des individus selon leur sexe, sans toujours en avoir conscience. J’ai agi de la même façon que lui et pourtant, c’est moi qui a été jugée négativement.

 

Je me considère chanceuse. C’est arrivé une seule fois. Je me suis posé toutes ces questions, mais ce n’est pas une étiquette qui me colle à la peau. Toutefois, j’ai mal pour la fille qui doit vivre avec ça tous les jours. Chaque fois que les gens utilisent les mots « fille facile », ce sont des papillons noirs qui s’ajoutent dans son estomac. Et ils sont lourds à porter.

 

Après cet épisode, j’ai décidé d’arrêter de me demander s’il valait mieux que je porte un col roulé ou un décolleté. S’il valait mieux que je sois plus séduisante que coincée. J’ai décidé d’être tout simplement une femme qui assume d’avoir des désirs sexuels et de les vivre ou non, comme j’en ai envie.

 

Si pour cela je dois vivre avec des papillons noirs, alors je les apprivoiserai jusqu’à ce qu’on remplace le terme « fille facile » par « femme assumée ».

 

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