RENCONTRE

TÉMOIGNAGE | 1er mai 2018

Christine Gariépy

Merveilleuse odeur! Odeur de sang, de lait, de liquide amniotique et de vernix. Odeur de peau douce, sucrée, enivrante. Tu persistes peu : une semaine au plus. Heureuse odeur de la naissance, celle de la vie venant de toi, ma bien-aimée, et qui coule de moi, ta mère. Un temps de si grand amour… Je te respire, ma fille, et je sais que tu es de moi et que je suis à toi. Tu tètes alors et défilent les images de ta naissance.

* * *

Une contraction. Une autre. Et une autre. Je gémis doucement, calmement : notre voyage se passera bien. C’est chaud, c’est jouissif; je suis déesse, j’exulte. Hors de moi, hors du temps, en moi et au moment présent. Nous nous rencontrerons bientôt dans cette chambre d’hôpital et je t’accueillerai dans mes propres mains. C’est ce que j’ai demandé et qu’on m’a « promis ». Car si je me suis nourrie des idéaux féministes prônant la réappropriation de l’acte de donner naissance, je me suis tout de même sentie obligée de demander à la sage-femme la permission d’accoucher à mon rythme et comme je le désire.

 

L’eau ruisselante de la douche, toute chaude. Rythme doux du ventre qui se serre et des respirations qui enivrent. Ton père derrière le rideau, tendant le bras, me relève, m’essuie. Petits gestes de tendresse, douceur instinctive de celui qui sait être présent tout en me laissant seule, dans ma plongée vers toi. Quelle jouissance que cet accouchement! Je suis ta mère, mais c’est toi qui me mets au monde, ma fille.

 

C’est maintenant le temps de la poussée, dont la violence est telle qu’elle me cloue au fauteuil sur lequel j’ai demandé de t’accueillir. Ça coule, il fait chaud, je sue, ça sent la sueur, le sang, l’eau de javel, le latex. Je presse ma main sur mon sexe qui s’ouvre. Nous nous abandonnons. Les pieds ancrés au carrelage froid, je tends mes mains.

 

Mais on me traîne sur le lit, et je pleure d’y être traînée. « Mon bébé tombera par terre », me dit-on, et puis « ce n’est pas hygiénique ». Alors que j’étais reine, belle de toute la force qui m’habitait, droite et fière, j’abandonne mes revendications avant même qu’elles sortent de ma bouche. Je souffre trop et je sens confusément que ce ne sont pas seulement les contractions qui me font mal. Couchée contre mon gré, mon sexe béant est exposé à la vue de résidents et j’entends distinctement : « Vous vouliez en voir un accouchement naturel, en v’là un ». J’ai mal, je chie sans m’en apercevoir sur la table ; ton père m’essuie, pensant préserver ainsi ma dignité. Tendre attention, mais quelle dignité ai-je encore, les jambes écartées, entourée d’inconnus gênés par la voix tonnante de la médecin : « Poussez, poussez, encore, E-N-C-O-R-E!!! » Mais que veux-tu que je fasse? Mon enfant fraye son passage et ni moi ni toi n’y pouvons rien! Je me sens désemparée et ce ne sera que quelques années plus tard, lorsque je saurai que je n’aurai plus d’autres enfants, car ton père et moi en aurons ainsi décidé, que je réaliserai l’ampleur de l’arnaque : on m’a subtilisé la naissance de mon enfant.

 

Entre les promesses d’un accouchement à mon rythme et selon mes goûts, j’ai dû obtempérer aux desiderata de personnes que je ne reverrai jamais.

 

* * *

Tu ne bouges pas. On te retire de moi, on t’aspire. Ne t’en va pas mon aimée! On m’a coupée et on va me recoudre, expulser et peser le placenta. On t’essuiera, te piquera, te pèsera. Que de douleur! Ne me laisse pas, toi qui m’as habitée ces neuf mois.

 

Mais je te retrouve. Tu tètes si fort! Quelle force! Tète et tète encore. Agrippe mes seins, je te les donne. Tu es toute neuve, tu sens les débuts du monde et il me reste toute la vie pour te découvrir.

© Les 3 sex*. 2017. Tous droits réservés