UN COMBAT SANS FIN

TÉMOIGNAGE | 30 mai 2018

Adrienne

9h00.

 

Je rentre au travail. Le travail que j’ai choisi. Le travail qui me donne parfois envie de crier, de pleurer, mais aussi de sourire, et surtout, de continuer. Chaque jour est imprévisible et me fait vivre un amalgame d’émotions qui, malgré l’intensité, me font apprendre énormément sur moi-même.

 

Une minute, j’ai envie de tout lâcher, l’autre minute, je ne m’imagine pas sans ce travail. Une journée, je quitte le bureau avec un sentiment de désespoir envers l’humanité et la journée suivante, je pars envahie de fierté et optimiste face à un avenir meilleur.

 

Aider les femmes victimes de violence sexuelle. C’est ça, mon métier.

 

Chaque jour, je me dédie à des personnes fortes et courageuses qui ont vécu de grandes injustices. Des femmes qui, tous les jours, combattent la stigmatisation de la société et la banalisation de la violence. Des femmes qui, malgré le fait qu’elles ne sont pas toujours cru lorsqu’elles dévoilent, sont là, dans mon bureau, à surmonter les conséquences de leurs agressions sexuelles dans l’espoir de s’approprier à nouveau leur corps et leur esprit.

 

Ce travail, je l’ai choisi. J’ai choisi de donner tout ce que j’ai en termes de savoir-faire et de savoir-être pour leur venir en aide, ne serait-ce qu’un petit peu.

 

17h25.

 

J’ai fini le travail, je me dirige tout bonnement vers l’épicerie. Tandis que j’attends patiemment aux caisses, j’entends deux individus qui s’exclament en regardant la page couverture de Gilbert Rozon et ses scandales sexuels :

 

Pogo #1 : « Non mais, on va se le dire là, y’a une coupe de filles qui voulaient surement juste avoir de l’attention là-dedans! »

 

Pogo #2 : « J’le sais, quelles connes, c’est du gros n’importe quoi. Rendues là, elles le méritent ».

 

Ouf. Je sens que ça monte.

 

Ça monte en moi comme un trop-plein, comme un haut-le-coeur que je ne peux contrôler. J’ai envie de leur crier un lot d’insultes et de leur poser 14 millions de questions pour comprendre qu’est-ce qui se passe dans leur tête pour affirmer de telles atrocités. Malgré le volcan de rage qui est en train d’exploser dans mon corps, ma tête de professionnelle formule la première intervention potable qui me vient à l’esprit :

 

« Est-ce que vous pensez sincèrement que c’est le genre d’attention qu’une personne veut avoir, considérant votre réaction? »

 

Pogo #1 : « *** de frustrée celle-là. »

 

Combat #1 : Fail.

 

21h00

 

Je reviens chez moi. Je prends un petit verre de vin pour me dépomper des deux pogos de l’épicerie. J’ouvre mon Facebook. Encore une panoplie d’allégations d’agressions sexuelles qui sortent dans les médias.

 

J’ai un sentiment de fierté qui m’envahit.

 

Un sentiment de fierté envers toutes ces femmes qui ont parlé, malgré la peur des conséquences, malgré cette exposition de leur vulnérabilité, malgré les jugements portés par la société. À ce moment-là, j’ose croire qu’on assiste à un changement sociétal, où la population va réellement comprendre l’ampleur de la violence sexuelle et l’urgence d’agir.

 

Pas si vite.

 

C’est là que j’aperçois les commentaires associés aux actualités qui dénoncent les agressions sexuelles. Parmi ceux-ci sont énumérés :

 

« *** d’agace… »

« À l’avais juste à pas s’assoir sur ses genoux! »

« Pourquoi n’avoir rien dit avant? Facile de rabaisser quelqu’un en gang pis scrapper sa carrière! »

« C’est rendu qu’on peut même pu cruiser, société de marde »

 

Parlons-en de la société de marde.

 

Je ne sais pas ce qui domine le plus dans ma tête entre le mépris, la colère, le désespoir ou la tristesse quand je vois ces commentaires. Une tristesse en pensant à toutes les personnes victimes qui lisent ces commentaires et qui se découragent face à l’éventualité de parler, un jour, de ce qui leur est arrivé pour se sortir de l’ombre et de la souffrance. Alors que les personnes ayant infligé ces paroles et ces gestes sont défendues publiquement par l’entremise de ce genre de commentaires, les individus les ayant subis sont revictimisés sur la place publique.

 

Je n’ai aucune énergie pour répondre à de tels commentaires. J’opte pour aller me coucher. Malgré moi, un tourbillon d’arguments inexprimés me laisse un goût amer de frustration avant que je ne m’endorme d’épuisement.

 

Combat #2 : Fail.

 

10h30 le lendemain

 

Je donne un atelier sur les agressions à caractère sexuel dans une école secondaire. Je présente aux adolescents et adolescentes diverses mises en situation où ils doivent départager s’il y a consentement ou non. Premier cas : une jeune adolescente, dans un party, qui danse et qui dit oui à un verre d’alcool. Quelques heures plus tard, une personne l’isole dans une chambre et l’agresse sexuellement.

 

« Madame! Elle dansait et buvait au party, elle s’attendait à quoi? Si tu veux pas flasher, tu te mets un col roulé et tu restes dans ton coin! »

« Si elle avait pas bu, elle aurait pu se débattre. Rendu là, c’est un peu son problème…»

« Ouin mais l’autre personne si elle a bu, elle ne savait peut-être pas ce qu’elle faisait…

 

Coup de couteau dans le cœur.

 

Du haut de leur 14 ans, ils ont déjà intériorisé les mythes véhiculés par la société. Je gère ma face, formule un argumentaire allant à l’encontre de leurs propos et leur explique mon point de vue.

 

Je leur pose LA fameuse question.

 

Quel est l’élément clé qu’on retrouve dans toutes les situations d’agression sexuelle et

qui explique pourquoi elles se produisent? Me nommant de nombreuses réponses sans parvenir à trouver exactement ce que je cherchais, je leur rétorque :

 

Une personne qui agresse. Sans cette personne, il n’y a pas d’agression. Ce qui fait que l’entière responsabilité lui revient.

 

Très rapidement, ils comprennent l’ampleur de ce qu’ils viennent de dire. J’ai vu dans leur visage qu’ils ont compris les impacts que leurs propos peuvent avoir sur les personnes victimes de violence sexuelle. Leurs yeux ronds, leur tête relevée et leur expression faciale intriguée me donnent l’impression que leur corps me communique une plus grande ouverture à ce que je suis en train de leur dire. Soudainement, ça semble avoir beaucoup plus de sens.

 

Combat #3 : Ressenti comme une réussite.

 

13h00.

 

Je suis de retour au centre. Je rencontre une femme qui, après plusieurs années de silence, décide de porter plainte au criminel. Je la trouve courageuse, forte et inspirante. Je lui témoigne mon soutien et ma disponibilité pour l’accompagner dans ses démarches. C’est une belle rencontre, émouvante et libératrice.

 

C’est alors que défilent tous les évènements des deux derniers jours dans ma tête. Je ne peux m’empêcher de penser à la façon dont elle sera reçue au tribunal, à la façon dont sa famille va réagir au dévoilement de plusieurs années d’inceste, à la façon dont elle réagira si les démarches ne se concluent pas par un procès ou, pire, si la cause est rejetée par manque de preuves. Je ne peux m’empêcher de redouter les réactions de ses pairs ou encore, de l’influence des médias sociaux dans sa décision.

 

Ces pensées ne devraient pas avoir lieu dans ma tête.

 

J’ose croire qu’un jour, nous allons arrêter de nous battre pour la légitimité des personnes victimes parce qu’on va enfin mettre la responsabilité sur la personne qui commet les gestes.

 

J’ose croire qu’un jour, toute la population va comprendre que demander un consentement avant d’agir, ce n’est pas scrapper la séduction.

 

J’ose croire qu’un jour, la première chose qui me viendra en tête lorsqu’une femme au centre me dira qu’elle veut dévoiler ne sera pas d’appréhender la réaction de son entourage.

 

Me battre, jour après jour, contre la violence sexuelle, je l’ai choisi.

 

Je suis consciente que mes combats, ils sont loins d’être terminés.

 

Mais plus nous sommes nombreuses et nombreux, plus nous avons de chances de gagner.

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